Bonjour à vous qui, dans le maelström du net, êtes arrivés, par hasard? lassitude? erreur? sur ce blog. Vous êtes les bienvenus. Vous y lirez des extraits d'articles, de pensées, d'interviews, piochés ça et là, et illustrés de photos et dessins détournés, via un humour de bon aloi. Vous pouvez évidemment réagir avec le même humour, la même ironie que nous mettons, chaque jour, à tenter de respirer un peu plus librement dans une société qui se corsète chaque fois un peu plus.
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samedi 1 juin 2013

"L'Ogre sortit un livre sur les différentes techniques de mastication"; Jacques Damboise in "Pensées à contre-pet".

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Pensées pour nous-mêmes:

(LE SAGE EST UNE ILLUSOIRE NÉCESSITÉ)

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LONG RÉCIT AU LONG COURS (1/25)
pcc Benoît Barvin et Blanche Baptiste

   Blessé dans sa chair, le jeune Angélus ne songe qu'à fuir ce pays qui l'a fait monstre...

ANGÉLUS 
ou 
LES SECRETS DE L’IMPALPABLE


CHAPITRE 9 

   Elaine secoua enfin l’apathie qui s’était emparée d’elle, la rivant sur place, comme une statue de pierre. Elle se décida à sortir de derrière sa cachette. La religieuse finirait bien par l’apercevoir. Quelle serait alors sa réaction ? 

   En dépit de sa répugnance à accomplir un tel geste, quelque chose lui disait que c’était la seule façon honnête d’agir. Devant elle, la Supérieure de ce couvent avait une attitude licencieuse inacceptable. Elle devait s’expliquer sur les raisons de ce spectacle, sur les gestes qu’elle avait esquissés à l’endroit de son corps, telle une jeune fille narcissique, attitude profondément choquante de la part d’une religieuse chargée d’élever les âmes de ses condisciples. 

   Troublée, outrée et même furieuse, Elaine tenta de se découvrir, mais une main lourde l’en empêcha, une main qui se posa sur son épaule et la retint. Elle sursauta, poussa un soupir étouffé et se retourna, affolée. Le visage torturé du père Grangeais surgit de l’ombre. 

   - Chut ! lui intima-t-il, en posant son autre main sur sa bouche. Ne faites rien. Laissez-la tranquille. 

   Ses yeux brillaient, hypnotiques. 

   - Mais, je…, commença Elaine, le coeur battant à tout rompre. 

   - Taisez-vous ! Vous ne pouvez pas comprendre... Venez ! 

   D’autorité, le père Grangeais attira la jeune femme vers l’obscurité. Il se collait à elle, et elle sentit son odeur masculine tandis qu’une poigne de fer la menottait. Une brève seconde, à cause de cette odeur, elle confondit le Père Grangeais avec son regretté Adrien… Ensuite la douleur la submergea. La tête lui tourna. 

   Le prêtre, tout en lui parlant, l’obligeait à reculer, la soutenant comme l’aurait fait un danseur engagé dans un pas compliqué et qui retient sa partenaire pour l’empêcher de tomber. 

   - Notre Abbesse est habitée par le Saint-Esprit, souffla l’homme d’église. Cela lui arrive souvent et c’est pour se rapprocher de notre Seigneur qu’elle se dévêt ainsi. La nudité a été donnée à Eve car elle était, au tout début de la Création, pure et sainte comme une rose... 

   Ils traversèrent le couloir, toujours étroitement enlacés, et le prêtre la poussa brusquement dans sa cellule dont elle avait laissé la porte entrouverte. Elaine faillit tomber à terre mais réussit à se retenir à la petite table. De nature courageuse, elle pivota et darda un regard plein de défi sur le prêtre, en s’efforçant de calmer les battements désordonnés de son coeur. 

   La lueur réfrigérante de la lune qui tombait par la petite fenêtre donnait à la cellule un aspect surnaturel. Pendant le bref instant qu’avait duré leur petite équipée, la peur d’Elaine s’était métamorphosée en une colère froide qui, à présent, éclata. 

   - Mon père ! s’écria la jeune femme, en levant vers le religieux un doigt accusateur. Comment osez-vous défendre ce comportement ? Je ne suis pas versée dans les Saintes Écritures, mais je sais- Moi -, que l’attitude de l’abbesse est contraire à tous les usages. Pire, il contrevient aux lois Divines ! Jamais je n’ai entendu dire que, pour se rapprocher de Dieu, il fallait se mettre nue et entamer une danse qui rappelle par trop celle des sauvages… 

   - Ne vous emportez pas, ma fille, répondit le père Grangeais d’une voix rauque. Dieu a Sa logique qui n’est pas la vôtre. Vous êtes trop petite, trop misérable et trop bouleversée pour comprendre Ses mystères... Je vous en conjure, ne dites mot de ce que vous avez vu ! Pour l’amour du Dieu que je sers et dont vous êtes une des innombrables filles... 

   Il s’était lentement approché d’elle. La colère d’Elaine se mua de nouveau en crainte. En dépit de son âge avancé, le père Grangeais était un homme encore solide, redoutable. Sa soutane de mauvaise laine l’engonçait et lui donnait l’apparence d’une statue de pierre. Son visage, d’ordinaire peu expressif, était envahi de tics nerveux. On pouvait lire dedans comme dans un livre ouvert : colère, gêne et tristesse se livraient un combat qui brouillait ses traits. Des rides s’enchevêtraient sur son front, réunissant ses sourcils fournis en une barre broussailleuse tandis que, plus bas, la bouche sèche esquissait un sourire amer et douloureux. 

   - Je vous en conjure, mademoiselle, coassa-t-il. Il y a ici-bas des mystères dont vous n’avez aucune idée. 

   - Je sais ce que j’ai vu, mon Père ! Vous n’allez pas me dire qu’il est normal que la Supérieure de ce couvent se promène dans cette tenue pendant la nuit ? Et d’ailleurs, il n’y a pas que ça ! Avez-vous vu la douceur de sa peau ? 

   - Vous avez des propos impies, ma fille ! 

   Les yeux du prêtre lancèrent des éclairs et Elaine vit ses mains se refermer dans le vide, comme si elles serraient brutalement un objet invisible. 

   Soudain, la jeune femme comprit qu’elle ne devait absolument pas parler de ce qui l’avait réellement choquée, à savoir qu’en dépit de ses quarante ans, la religieuse en paraissait quinze de moins. 

   - Vous me parlez de choses que je ne saisis pas, mon enfant, reprit le prêtre, sur le ton d’un père qui, pour savoir le vrai, prêche le faux. Que vouliez-vous dire à propos de Mère Camille de l’Incarnation ? 

   Elaine avait la bouche sèche. Le curé était à présent tout contre elle et il la dominait. Dans la question, émise d’une voix doucereuse, la jeune fille devina un danger latent. Elle répondit donc, d’une voix tremblante. 

   - C’est cette plaie... Elle est si horrible... J’en ai encore la chair de poule. 

   Instantanément le prêtre se calma et lui répondit, sur un ton beaucoup plus aimable. 

   - Notre abbesse a l’habitude de porter un cilice, expliqua-t-il. Il s’agit d’une ceinture au milieu de laquelle ont été enchâssés des petits clous. Ce cilice, la Supérieure le porte toute la journée, ce qui explique cette constante ulcération... 

   - Mais pourquoi porter un tel engin de supplice ? 

   - Elle s’estime coupable de n’avoir pas veillé avec suffisamment d’attention sur son plus jeune frère, Jean. Elle se reproche sa mort et elle destine cette souffrance à la louange de Dieu. 

   Elaine esquissa une grimace et murmura, tout bas : « Quelle horreur ! ». Le prêtre prit délicatement le menton de la jeune femme. Il répéta, d’une voix si douce qu’elle dut prêter l’oreille pour l’entendre. 

   - Vous tairez ce dont vous avez été le témoin, mon Enfant. De toute manière, certaines manifestations de la Création ne nous sont pas vraiment intelligibles. Notre Seigneur m’a chargé de guider les brebis égarées sur la route de la Vérité. Je m’y emploie avec mes faibles forces. Il s’agit d’une tâche difficile mais ô combien exaltante. 

   Il parut réfléchir, son regard sondant Elaine jusqu’à l’âme. Celle-ci eut un vertige. Le père Grangeais répéta, la voix lasse, la respiration sifflante : 

   - Vous tairez ce que vous avez vu. Tout cela vous dépasse. Je me fais bien comprendre ? 

   La jeune femme hocha affirmativement la tête, hypnotisée par ce visage qui ressemblait maintenant à un masque en voie de consomption. 

   Le prêtre parut soudain épuisé. Il la lâcha puis s’en fut brusquement, sans mot dire, la laissant désorientée. Les pas du Père Grangeais résonnèrent longtemps dans son cerveau en fusion. 

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(A Suivre)

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(Victime d'une irradiation de centrale antinomique?)


Vice de fabrication, microfissures : 
la Belgique est comme ses centrales nucléaires
Diederick Legrain

   (...) Pendant l’été 2012, une inspection de routine a révélé la présence de milliers de microfissures dans les cuves de deux réacteurs nucléaires qui assurent un tiers de la production nucléaire belge. Les réacteurs ont été mis à l’arrêt dans l’attente de contrôles plus poussés. Après examen, l’hypothèse retenue par l’autorité de contrôle nucléaire consiste en un défaut de fabrication initial dont rien n’indique qu’il s’est aggravé avec le temps, ni qu’il risque de s’aggraver dans le futur. Cette hypothèse a été soumise à des experts internationaux, dont l’Agence française de sécurité nucléaire (ASN).(...)

  Le blog Histoires belges chroniquera, au moins jusqu’aux élections du 25 mai 2014, les microfissures et autres singularités de la société belge. Pour éviter à nos voisins français l’immense surprise d’une macrodéflagration politique à leurs portes le 26 mai 2014. Au moins, on pourra dire qu’on vous aura prévenus !

   L’avis de l’agence française donne la mesure d’une sorte d’ébahissement méthodologique : « La logique générale de la démonstration n’apparaît pas de façon claire », signale l’ASN. «En première analyse, il semble difficile de considérer que les arguments présentés constituent une démonstration de sûreté acceptable.»

   La démarche probabiliste des Belges, souligne l’ASN, « n’est pas admise en France ». Conclusion : «Un redémarrage des réacteurs ne nous paraît donc pas envisageable à ce jour.»

   C’est donc un euphémisme de dire que l’optimisme belge n’a pas convaincu le pays le plus nucléarisé au monde. De manière assez prévisible (sauf pour un observateur étranger), la Belgique n’y a néanmoins vu « aucun élément qui indique que les centrales doivent être mises à l’arrêt définitif. » Carpette ! (...)


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(Le dialogue, dans ce couple,
était à sens unique)


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"L'Armée Révolutionnaire Capitaliste vous salue bien!"


Pékin sème la zizanie parmi les Européens

   (...) La Chine défie l'Union européenne. Elle est en train de tester la capacité des 27 à maintenir la seule vraie politique commune existante : la politique commerciale. En tant qu'entité singulière sur la scène internationale, l'Europe n'existe qu'à un titre – le commerce. Les Européens vont-ils, là aussi, baisser les bras ?

   L'enjeu est important. L'épreuve se joue dans un domaine qui touche aux industries de l'avenir : le photovoltaïque. Le commissaire européen au Commerce, le Belge Karel De Gucht, soupçonne les industriels chinois du secteur de dumping massif. Il veut introduire d'ici au 5 juin un droit de douane provisoire de 47 % en moyenne sur les panneaux solaires chinois. Il entend défendre les fabricants européens du secteur. Quelque 25 000 emplois seraient menacés par les pratiques commerciales déloyales de leurs concurrents chinois.

   M. De Gucht est un homme brave. Son dossier est solide. Juriste de profession, le commissaire ne fait que mettre ses pas dans ceux des Américains. Lassés d'affronter des concurrents subventionnés, les Etats-Unis ont instauré au printemps 2012 une taxe de 31 % à 250 % sur les panneaux solaires chinois importés.

   Le dossier n'est pas si simple qu'il y paraît. En Europe, l'industrie du panneau solaire est déjà largement déclinante. Ceux qui ont la main haute sont les firmes européennes qui installent les dispositifs solaires. Elles ont intérêt à disposer de panneaux à bas prix – comprendre : chinois...

   Cela explique en partie l'opposition de quelque 17 membres de l'UE à l'offensive de M. De Gucht. Ils sont conduits par l'Allemagne, dont la Chine est le troisième partenaire commercial. Une Allemagne qui réalise près des deux tiers de son excédent commercial hors d'Europe, notamment en Asie, et particulièrement en Chine.(...)

   (...) Berlin ne veut pas de guerre commerciale avec Pékin, à aucun prix : les exportateurs d'outre-Rhin ont peur de perdre le marché chinois. Pour eux, ce marché-là compte plus que l'unité des Européens. Et, recevant son homologue chinois, Li Keqiang, la chancelière Angela Merkel a rejeté cette semaine le projet de taxation de la Commission de Bruxelles et proposé une négociation avec Pékin.

   Certains des arguments des Européens qui s'opposent à l'initiative de M. De Gucht sont sans doute recevables. Mais leur méthode est absurde et contre-productive. De ce point de vue, l'exemple donné par Mme Merkel est catastrophique. Car les Chinois n'aiment rien tant que voir les "Barbares" en ordre dispersé. Dans les relations commerciales comme ailleurs, la Chine sait exploiter la désunion des Européens. Elle a les moyens de faire pression sur l'Allemagne pour que Berlin entraîne ensuite le reste l'Union.

   La bonne stratégie eût été, pour l'ensemble des Européens, de coller publiquement à l'initiative de M. De Gucht pour arriver en position de force à une négociation avec la Chine. Bref, de faire comme les Etats-Unis, et pas, une fois de plus, comme les Bisounours du commerce international. (...)



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Benoît Barvin

lundi 14 janvier 2013

"Il prêtait une oreille distraite à cet individu qui s'en fut avec, sans la lui payer". Jacques Damboise in "Pensées inconvénientes".

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Pensées pour nous-mêmes:

(SOUS L’ÉPAISSE COUCHE DE NEIGE
LA FLEUR POUSSE TOUJOURS)

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"A la queue, comme tout le monde!
- Femme de mauvaise vie!
- S'habiller en bleu, la couleur du Diable...
- Tu es sûre?
- De toute façon, la couleur, c'est le Diable!"


Mercredi 2 janvier. Distribution de nourriture par l'Agence des Nations unies aux réfugiées
 du jardin des femmes, à Kaboul en Afghanistan. (Photo Shai Marai. AFP)

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 "Je ne sais pas ce qui leur a pris...
Je venais prendre ma part de nourriture
dans leur placard quand, soudain,
avec une violence inouïe, ils m'ont
sauté sur le paletot..."


Le hamster alsacien sème la zizanie
Adam Sage 
The Times 

   (...) Ces petites créatures sont sans doute parmi les plus adorables qui soient, et elles ont l'air bien vulnérables. Pourtant, dans l'est de la France, les hamsters sauvages suscitent énervement, colère, actions en justice et même problèmes politiques pour le gouvernement de François Hollande. Un projet visant à faciliter la reproduction et l'alimentation du hamster sème le mécontentement dans la population, qui s'estime lésée au profit de l'animal.

   Des projets de route vont être abandonnés et des sites industriels déplacés au nom du hamster, dénoncent les habitants, et construire une simple cabane de jardin deviendra impossible. La querelle est née d'une initiative de protection du grand hamster d'Alsace, dernier représentant sauvage de l'espèce en Europe, dont la population a diminué de 75 %.

   C'est à contrecœur, menacé par la Cour de justice européenne d'une amende de 17 millions s'il ne prenait pas de mesures pour éviter la disparition de l'espèce, que l'Etat français a mis en place un plan de protection. Mais, pour certains élus locaux, ce sont de vastes territoires ruraux qui vont être transformés en "réserves à hamsters", inaptes à la moindre création de richesses – et c'est bien la dernière chose dont on a besoin quand le chômage atteint les 10%.

   Une cinquantaine de communes ont déposé un recours devant le Conseil d'Etat contre deux arrêtés qui ont créé 9 000 hectares de zones de protection du hamster. Pour ces élus, on fait passer l'intérêt de ce rongeur de 20 centimètres avant celui de la population. (...)
Lire sur:

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"Ratatatata...
- T'es dingue: une mitraillette ça fait pas ça...
- Si, c'est mon instructeur qui me l'a dit!
- Alors toi, tu crois tout ce qu'on te raconte...
- M'en fous: Ratatata..."


27 décembre. Entraînement de la police nationale afghane dans le centre de Jalalabad
 en Afghanistan. (Photo Parwiz Parwiz. Reuters)


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"Bardon? Bai Zoizante Houit? Z'est quoi, za?
Barlez blus forte, ze zouis zourd...
et ouné beu Azei... Alzhei...
Ajzay... Heu..."

Little-Big-Man-Old

Bernard Stiegler. 
« Quand on fait silence, 
“ça” commence à parler »
(extraits)

   Ce penseur n’a pas son pareil pour diagnostiquer la crise du désir que traverse le capitalisme ou les enjeux de la révolution numérique. Voici donc un document exceptionnel : jamais, dans une interview, il n’avait évoqué avec autant de franchise son parcours hors norme et sa renaissance philosophique. (...)

   (...)/ On aurait pu vous prendre pour un hippie… (à propos de son retour à la terre dans les année 70)

   - Je ne me suis jamais senti hippie : j’étais là pour gagner ma vie. Mais la sécheresse de 1976 m’a obligé à liquider ma ferme. Un peu plus tard, j’ai ouvert un bar à Toulouse, "L’Écume des jours", où je passais du jazz et où venaient des orchestres. C’était plein toutes les nuits de gens qui cherchaient de la bonne musique. C’était un public noctambule. La police est venue un soir, a trouvé de l’héroïne et m’a demandé de coopérer avec elle, ce que je n’ai pas fait. J’ai eu une fermeture administrative et, au même moment, on a supprimé mon autorisation de découvert bancaire (c’était le « plan Barre »). Alors j’ai attaqué ma propre banque, puis quelques autres. Après le cinquième braquage, je suis tombé. Peut-être me prenais-je pour Virgil, le héros de "Prends l’oseille et tire-toi", de Woody Allen [1969].

   / Ce passage à l’acte, en 1978, ne témoigne-t-il d’une certaine noirceur de l’époque ?

   - Quelque chose en effet se fêlait, même si 68 avait été un moment de libération. À Paris, aux États-Unis, au Japon, en Allemagne, à Prague, cet événement redéfinissait les rapports entre les psychés. Mais dix ans plus tard, le monde avait la gueule de bois. Le philosophe Gérard Granel [1930-2000] – grand lecteur de Husserl et de Heidegger –, qui fréquentait L’Écume des jours et qui m’a alors aidé en tout, parlait de « libéral-fascisme ». Giscard engageait en France l’âge de la crétinisation des foules – en se crétinisant lui-même – avec son accordéon, alors que, jusque-là, gaullistes et communistes s’accordaient sur le fait que pour que la France aille bien, il fallait que tout le monde se cultive. 

   En 1977, Marchais et le Parti socialiste faisaient capoter l’accord autour du Programme commun pour lequel je m’étais battu. Les organisations maoïstes et trotskistes se décomposaient, tandis qu’apparaissaient les terroristes de la Bande à Baader ou des Brigades rouges. Dans la jeunesse, overdoses et suicides se multipliaient – cependant que d’autres se suicidaient socialement sur le mode du reniement, de la haine de soi et du ressentiment que cela engendre toujours. Je ne vous dis pas cela pour justifier mes délits : je n’ai jamais voulu politiser ma défense.

   / Comment, en prison, la philosophie s’est-elle imposée à vous ?

   - Je me suis d’abord dit que j’allais faire ce dont j’avais toujours rêvé : écrire des romans. Puis je me suis aperçu que je n’avais rien à dire : ce que j’écrivais était très mauvais. J’ai alors voulu étudier les œuvres et faire de la poétique et de la linguistique. Granel, qui avait obtenu l’autorisation de me rendre visite et de me porter des livres, m’a proposé de m’inscrire à l’université, et d’abord de préparer un examen pour pouvoir y entrer. 

   Au cours des premiers mois de cellule, j’ai compris que ce qui était intéressant était de ne pas parler – d’écouter ce qui se faisait entendre dans ce silence. J’ai fait une grève de la faim pour obtenir une cellule individuelle et, au bout de trois semaines, l’administration a cédé. Quand on fait silence, « ça » commence à parler. Et c’est là seulement que l’on dit des choses intéressantes. C’est dans cette situation que, pour la première fois, je me suis mis à étudier – avec passion. En prison, on décuple ses capacités de travail. Une fois passé l’examen d’entrée, je me suis mis à lire Saussure, mais aussi ses critiques, notamment Derrida, et c’est ainsi que j’ai rencontré la philosophie.

   / Vous dites avoir touché la vérité du doigt entre les murs de la prison…

   - J’ai touché ce milieu (mais non la vérité) qu’est le monde à travers un mur – celui de ma cellule où j’ai fait l’expérience de ce monde par défaut. Je me suis plongé dans la phénoménologie de Husserl. Reprenant l’expérience du doute radical de Descartes et prolongeant Kant, Husserl pratique la méthode de la« réduction phénoménologique ». En neutralisant méthodiquement ce qu’il nomme la thèse du monde (la croyance en son existence), il analyse les conditions dans lesquelles le sujet constitue le monde (c’est-à-dire les conditions de l’expérience). En appréhendant le monde par la façon dont il apparaît et en quelque sorte naît à la conscience, la méthode phénoménologique opère un renversement de point de vue : elle abandonne l’« attitude naturelle » et opère une conversion du regard. Or, en prison, je vivais cette suspension du monde de fait. 

   Je lisais Husserl essayant de s’absenter du monde, cependant que je vivais moi-même quasiment hors du monde. Mais même là, découvrais-je, il n’y avait pas rien : il y avait ma mémoire – qui était une souffrance. Il y avait la mémoire de l’humanité contenue dans les livres que me portait Granel. C’est pourquoi le thème de la trace – l’écriture – auquel Derrida a confronté Husserl est devenu mon point d’Archimède. On ne peut pas neutraliser la trace, et le projet de la phénoménologie devait être repris par cette racine. C’est ce que j’ai décidé de faire. Granel m’a mis en contact avec Derrida, avec qui j’ai alors travaillé.

   / Un autre livre vous a marqué, c’est "le traité De l’âme", d’Aristote. Pour quelle raison ?

   - En prison, rien ne change jamais : hier est comme aujourd’hui qui sera comme demain. Cette immuabilité est proprement insupportable – sauf si vous opérez une conversion phénoménologique : ici, la conversion à la vertu carcérale. Vous constatez alors que, même quand il semble que rien ne se passe, il se passe encore quelque chose : par exemple, hier « ça n’allait pas » et aujourd’hui « ça va mieux » – ou l’inverse. Les philosophes ont donc raison : ce qui nous arrive vient de nous. Mais si vous n’assumez pas ce fait comme une discipline, cela peut rendre fou. Si, au contraire, vous vous imposez ce qu’Épictète nomme une mélétè [« pratique »], alors la prison devient une grande maîtresse. 

   Le mouvement, le changement et l’impassibilité du « premier moteur immobile » (theos) sont les enjeux du traité De l’âme. L’âme, dit Aristote, est le mouvement de la vie. Mais il faut distinguer trois sortes d’âmes. L’âme nutritive, celle des plantes, ne se meut que par sa croissance. L’âme sensitive, celle des animaux, se déplace pour sa nourriture et sa reproduction. L’âme noétique, qui a accès au noûs, à l’intellect, se meut en totalité : elle est en question. La plupart du temps, l’âme noétique en reste cependant au stade sensitif – comme l’âme sensitive ne passe à l’acte que par intermittente et fonctionne la plupart du temps sur un mode quasi nutritif. J’ai soutenu que le milieu ne devient noétique que lorsque nous en sortons – comme un poisson volant, par intermittences. Sortir de ce milieu pour le contempler, c’est-à-dire le théoriser, c’est ce que tente le phénoménologue en retournant son regard. (...)

Suite passionnante à lire sur:


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Benoît Barvin