Bonjour à vous qui, dans le maelström du net, êtes arrivés, par hasard? lassitude? erreur? sur ce blog. Vous êtes les bienvenus. Vous y lirez des extraits d'articles, de pensées, d'interviews, piochés ça et là, et illustrés de photos et dessins détournés, via un humour de bon aloi. Vous pouvez évidemment réagir avec le même humour, la même ironie que nous mettons, chaque jour, à tenter de respirer un peu plus librement dans une société qui se corsète chaque fois un peu plus.
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samedi 17 janvier 2015

"Il avançait ses arguments à grands coups de fouet idéologique". Jacques Damboise in "Pensées à contre-pet".

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Pensées pour nous-mêmes:

(N’ESPÈRE PAS QUE LE MAÎTRE
TE RÉCOMPENSE JAMAIS)

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(Ces bobos et leur jardin personnel commençaient
à légèrement nous bassiner)


Laura O’Connor laura-oconnor


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Mafalda par Quino

unitedexplanations.org

INTERVIEW AVEC JEAN ZIEGLER

“La démocratie peut disparaître en Europe”

Propos recueillis pas Gian Paolo Accardo.
VoxEurop28 décembre 2014

   (...) Dans son dernier ouvrage, Retournez les fusils (éditions du Seuil), le sociologue suisse et vice-président du Comité des droits de l'homme de l'ONU dénonce à 80 ans les méfaits des “oligarchies financières globalisées” et accuse les élites européennes de ne pas réaliser la menace qu’elles font peser sur l’Etat de droit er sur et la cohésion nationale.

   / Votre livre est imprégné de références à Marx et aux philosophes et sociologues marxistes. Un quart de siècle après la chute du Mur et la disparition des régimes qui disaient s'inspirer au marxisme, est-ce que son analyse a encore sa place ?

   - Marx est toujours d'actualité, même s'il s'est trompé sur un point : jusqu'à son dernier souffle, il était persuadé que le manque objectif, les carences matérielles, allaient durer pour une période très longue — or on est capables aujourd'hui de nourrir 12 milliards d'êtres humains. A part cette erreur, Marx a crée la conscience analytique critique du mode de production capitaliste. Il a fourni les instruments d'analyse du capitalisme financier qui est toujours actuel et permet de mieux comprendre les mécanismes selon lesquels il agit.

   Mon livre est un ouvrage de combat. Il s'agit d'armer la nouvelle société civile planétaire. Celle-ci existe et est bien vivante. Prenez par exemple le Forum social mondial, dont le dernier sommet s'est tenu à Tunis en 2013 : plus de 15 000 personnes venues discuter des alternatives au capitalisme mondialisé. C'est une armée de l'ombre née de fronts de refus sectoriels : Via Campesina contre les expropriations des terres, Attac contre l'absence de régulation des marchés financiers, Greenpeace pour la protection de l'environnement, Amnesty International pour le respect des droits de l'homme. En Allemagne, IG Metall, le deuxième syndicat du pays, ainsi que les syndicats autrichiens, se battent contre le Partenariat translatlantique de commerce et d’investissement (TTIP).

   / Justement, le TTIP est présenté par ses partisans — Washington et la Commission européenne notamment — comme une révolution qui permettra de créer des centaines de milliers d'emplois au sein du marché unique transatlantique qu'il devrait créer.

   - Balivernes ! Si le TTIP voulu par les multinationales passe, toutes les normes et les acquis européens en matière de protection sociale, environnementale et sanitaire risquent de sauter. Les emplois dont il est question, à quelles conditions sont-ils créés ? Vu les prémices, il n'y a pas de quoi être optimiste.

   Le "trade dialogue" entamé en 2005 entre les 70 plus grandes multinationales et le département du Commerce américain a abouti dans le projet de TTIP qui est négocié depuis 2013 dans la plus totale opacité : il n'y a pas un député national ou européen des pays concernés en Europe qui sache quelle est exactement la portée du mandat des négociateurs du TTIP pour l'UE.

   Simplement, les multinationales veulent se débarrasser de toutes les contraintes normatives qui empêchent la maximisation du profit, comme la durée des brevets, qu'elles veulent rallonger.

   Dans le domaine de la santé, de la protection de l'environnement, de l’alimentation, il s'agit de liquider les normes européennes. Car la clause centrale de cet accord, c'est celle qui prévoit que c'est une cour arbitrale — des juges désignés par les parties — qui devrait trancher en cas de différend, et sans appel possible devant le juge national ! Si jamais cet accord était signé, si le Parlement européen l'approuvait, si les 28 Parlements nationaux des Etats-membres devaient le ratifier et s'il entrait en vigueur, toute société multinationale privée pourrait porter plainte contre tout Etat souverain qui aurait pris une décision défavorable à ses intérêts ou sa volonté. Bref, si le TTIP aboutissait, il scellerait la mainmise définitive des multinationales sur les politiques économiques et financières des Etats.

   / Dans votre livre, vous parlez du risque que les nations disparaissent. Est-ce le cas en Europe également, où les Etats sont établis depuis très longtemps ?

   - Ah oui, la jungle avance aussi en Europe et elle menace les Etats de droit et les acquis sociaux. Et c'est ce qui fait que la réponse à l'agression du capitalisme financier globalisé arrive plus vite que prévu. En Espagne, 18,2 % des enfants de moins de dix ans sont en permanence gravement sous-alimentés. En Angleterre, à Berlin, il y a des exemples où des syndicats d'enseignants organisent des collectes parce que les enfants ont faim. La démocratie peut disparaître en Europe. C'est Armageddon, si les démocrates ne se réveillent pas !

   / Et qui devrait sonner le réveil ?

   - C’est le rôle traditionnel de la gauche, mais la gauche européenne est en panne d'idées : ce ne sont plus les mouvements socialistes et leurs intellectuels qui livrent aux travailleurs les codes nécessaires pour analyser, penser, percevoir et comprendre le monde. L'intégration des travailleurs européens à la stratégie du projet impérialiste a fait mourir toute théorie et toute pratique de solidarité avec les classes subalternes du tiers-monde. Ainsi, la violence faite aux asservis et aux travailleurs est aujourd'hui perçue comme "normale", "inévitable" car intrinsèque au capital.

   Et les conséquences sont là : en Suisse, les derniers scrutins populaires confirment cela. Ces dernières années, les Suisses ont voté librement et souvent à une très forte majorité contre toute une série d'avancées sociales qui allaient dans le sens de leurs intérêts, comme l'augmentation de la durée des vacances légale des travailleurs, la caisse d'assurance maladie unique, l'augmentation du minimum vieillesse, la limitation des salaires des patrons et même l'instauration d'un salaire minimum.

   En Europe, on assiste depuis une génération à une résurgence des idées d'extrême droite, à une banalisation du racisme et de la xénophobie. Au point que, pour une majorité des personnes il s'agit là d'"opinions" aussi légitimes que les autres. Et, partout sur le continent, les partis politiques et les mouvements xénophobes obtiennent un nombre de voix toujours croissant : en France, le Front national est en passe de devenir le premier parti ; en Italie, la Ligue du Nord domine dans trois régions ; la N-Va flamande domine Anvers et le Nord de la Belgique ; en Suisse, l'Union démocratique du centre domine le Parlement fédéral et a fait voter, en février, une initiative contre la libre circulation entre la Suisse et l'UE. Aux Pays-Bas, en Slovaquie, en Bulgarie, au Danemark, en Angleterre, les mouvements d'extrême droite prospèrent et en Hongrie ils sont carrément au pouvoir.

   / Y a-t-il une solution contre cette résurgence ?

   - La conscience nationale : la nation appartient à tous ceux qui adhèrent au contrat social et respectent les lois de la République. Ils ne peuvent en être exclus, d'où qu'ils viennent. Le cumul des appartenances culturelles singulières dans une société, de même que les appartenances multiples de chaque individu en son sein, constituent la richesse des nations européennes, la marque de ces grandes civilisations.


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Luc Desle

vendredi 22 août 2014

"Il vendait des bibelots beaux à de Blondes béotiennes ". Jacques Damboise in "Pensées à contre-pet".

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Pensées pour nous-mêmes:

(L'ALCOOL DE LA FÉLICITÉ
N'EST PAS DANGEREUX)

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(Au tout début, ces ballons pudiques jouèrent le jeu... 
mais ils ne résistèrent pas longtemps


Marilyn Maxwell

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"Ah, il est l'heure de vérifier que mes investissements
pour l'aide aux gueux a bien fonctionné"


Picsou
hitek.fr

PAYS PAUVRES
Comment l’aide au développement se privatise
au profit des grandes multinationales

THOMAS CLERGET

   (...) Un réseau d’ONG s’alarme de la montée en puissance des « institutions financières de développement » (IFD), mandatées pour soutenir les investissements du secteur privé dans les pays émergents. Ces banques dépendent de l’argent que leur versent États ou organisations internationales. Mais, peu contrôlées, elles auraient une fâcheuse tendance à favoriser les multinationales des pays riches, voire à financer des projets privilégiant la rentabilité économique plutôt que l’utilité sociale des investissements. Quitte à solliciter, si nécessaire, des fonds implantés dans les paradis fiscaux...

   L’aide publique au développement (APD), en direction des pays pauvres, connaît-elle une privatisation silencieuse, déconnectée des besoins des populations mais conduite au plus grand bénéfice des entreprises multinationales ? Tandis que les parlementaires français entendent réduire le budget national consacré à cette aide publique, un rapport publié vendredi 11 juillet par le Réseau européen sur la dette et le développement (Eurodad) s’inquiète de la montée en puissance et de l’opacité de fonctionnement des institutions financières de développement (IFD). Celles-ci sont en charge des aides orientées vers le secteur privé des pays émergents. Et pour elles, entreprises et marchés sont désormais considérés comme les principaux leviers de leur développement.(...)

   (...) Qui sont ces « IFD » ? Banque européenne d’investissement (BEI), Société financière internationale (SFI) rattachée à la Banque mondiale, ou encore, en France, la société Proparco [1], une filiale de l’Agence française de développement (AFD). Elles mobilisent des capitaux en augmentation constante depuis le début des années 2000. Selon Eurodad, ces montants devraient atteindre, à l’échelle mondiale, les 100 milliards de dollars en 2015, soit l’équivalent des deux tiers de l’aide publique au développement. Fournie directement par les États pour, par exemple, soutenir l’accès à l’éducation ou la lutte contre le paludisme, l’aide publique tend à diminuer dans la plupart des pays européens. Au contraire des financements destinés, via les « IFD », à investir sur des projets portés par les entreprises dans les pays pauvres, en leur apportant des prêts, des garanties, voire une participation directe à leur capital.

   Illustration de ce dispositif, la BEI et Proparco vont avancer respectivement 200 millions et 50 millions d’euros, sous forme de prêts, pour le financement du « plus grand parc éolien d’Afrique subsaharienne », qui doit s’implanter près du lac Turkana dans le Nord du Kenya [2]. Le projet prévoit l’installation de 350 turbines, qui seront exploitées par un consortium réunissant des entreprises privées et des agences d’investissement européennes, tandis que « les français Siemens et Bolloré assureront respectivement la partie électrique et le transport des éoliennes ». « Les investissements réalisés par le secteur privé européen offrent d’immenses perspectives au Kenya ainsi que pour le développement de l’ensemble de la région », a commenté Lodewijk Briet, ambassadeur de l’Union européenne. (...)

   (...) Cette stratégie du « développement par le marché » est-elle profitable aux pays concernés ? Dans son rapport, issu d’une enquête menée pendant deux ans, Eurodad dénonce, chiffres à l’appui, une distribution des aides orientée en priorité vers les société multinationales des États les plus riches. L’organisation met en doute leur pertinence pour la satisfaction effective des besoins sociaux des populations. Entre 2006 et 2010, seules 25 % des entreprises aidées par la BEI et la SFI appartenaient à des pays à bas revenu, tandis que 50 % des aides étaient distribuées à des sociétés des pays de l’OCDE, voire même domiciliées dans les paradis fiscaux ! 40 % de ces aides concernent des entreprises de très grande taille, cotées sur les plus grandes places boursières de la planète. Ces nouvelles formes de financements ont donc tendance à sous-traiter le « développement » des pays pauvres auprès des entreprises multinationales des pays riches.

   Ce qui s’explique aisément, si l’on considère la très faible représentation des pays en développement dans les comités de décision de ces institutions. Ces derniers ne pèsent que 1,4 % des voix au sein de la BEI, tandis que la SFI leur autorise 28 % des droits de votes. L’ambiguïté des missions confiées est également pointée du doigt :« Bien que la plupart de [ces institutions financières] aient reçu un mandat en faveur du développement, elles sont organisées comme des entreprises privées, avec des objectifs de rentabilité commerciale impliquant des compromis entre ces différentes considérations », relève Eurodad. (...)

   (...) L’impact réel des projets financés sur les conditions de vie des populations concernées pose question. Ces politiques d’inspiration très libérale conduisent en effet les IFD à orienter 50 % des subsides en direction du secteur financier des pays émergents, qui n’est pas spécialement connu pour ses velléités redistributives. Autre exemple d’investissements à la portée plus que discutable, la SFI aurait financé deux multinationales de l’hôtellerie de luxe, Mövenpick et Marriot, à hauteur de 79 millions de dollars, pour les aider à s’implanter au Ghana et en Jamaïque, tandis que la banque de développement de Grande-Bretagne soutenait la construction de lotissement fermés, des gated communities, dans plusieurs pays pauvres.

   Côté français, la nature et les investissements de Proparco attirent également l’attention. Comme l’indique le site internet de l’agence, des groupes comme BNP Paribas, Bouygues, ou encore Bolloré Africa Logistics, figurent à son capital, aux côtés de l’AFD qui en est l’actionnaire majoritaire. « Potentiellement, ces entreprises peuvent aussi solliciter des financements, relève Mathilde Dupré, du Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD). Cela peut soulever quelques interrogations. » Le groupe Veolia, lui-aussi actionnaire de Proparco, est précisément dans ce cas de figure. Fin 2007, Proparco est en effet entrée au capital de Veolia Water AMI, « filiale de Veolia Eau, opérateur des services de l’eau, de l’assainissement et de l’électricité sur l’Afrique, le Moyen-Orient et le sous-Continent Indien ». L’indépendance et l’intérêt des actions menées par cette agence, qui n’utilise pas d’argent public mais est adossée à l’AFD, demanderaient à être examinées dans les détails. (...)

   (...) Dans le cadre de discussions sur la loi d’orientation des politiques de développement adoptée le 7 juillet dernier, les parlementaires ont pourtant bloqué deux propositions d’amendement introduites à la demande des ONG, qui réclamaient une plus grande transparence des critères de sélection des projets financés, ainsi que sur la liste des bénéficiaires de ces aides. Pourtant, députés et sénateurs ont été informés des dérives de Proparco, via un article du Canard enchaîné du 11 juin 2014, révélant comment l’agence avait investi plus de 400 millions d’euros dans des sociétés situées à l’Île Maurice, aux Caïmans, au Luxembourg, ou encore à Chypre et à Jersey, tous des paradis fiscaux. Ces fonds d’investissement étaient ensuite chargés de réinvestir les montants alloués dans les pays en développement. Pour le plus grand bénéfice de leurs populations, comme on peut l’imaginer.

   « Proparco, malgré son mandat de développement, agit comme n’importe quel investisseur privé, guidé par la rentabilité des projets plus que par leur impact réel sur l’amélioration des conditions de vie des populations des pays du Sud », constatent, dans un communiqué, les membres de la Plateforme Paradis fiscaux et judiciaires, composée d’ONG, d’associations et de syndicats français. Le réseau Eurodad s’inquiète de son côté de « l’expansion rapide » des IFD et « des nombreuses questions posées par leurs pratiques ». « Elles sont contrôlées par les pays riches, et leur stratégie comme leur gouvernance intègrent très peu le point de vue des pays en développement. Le temps est venu d’une évaluation indépendante de ces institutions et de leurs opérations ».

Notes

[1] Société de promotion et de participation pour la coopération économique, créée en 1977 pour « favoriser les investissements privés dans les pays en développement ».
[2] Voir sur le site internet de la BEI, ainsi que sur celui de PROPARCO.


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(Au scanner cérébral, on confondait
facilement un terroriste)



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Benoît Barvin

mardi 10 septembre 2013

"Milady de Winter était pourtant très chaleureuse". Jacques Damboise in "Pensées inconvénientes".

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Pensées pour nous-mêmes:

(PARLE AVEC TON COEUR
ET PAS AVEC TA BOUCHE)

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"Mais non, ma Chérie, il n'a pas fait exprès
de mal te dessiner... Il a eu une nuit un peu
difficile, tu comprends, et ce matin, il a la
tête à l'envers, c'est tout..."


Edvard Munch, Consolation

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"J'ai pas compris si cette bêche doit servir pour la terre
ou pour l'envoyer dans la tronche
 des propriétaires fonciers..."


TLAXCALA: Le massacre des bananeraies (Colombie, 1928)

Colombie :
 Violence, terre et territoire

Philippe Revelli [1]

   (...) Si la violence est un ingrédient indissociable de l’accaparement des terres, nulle part sans doute autant qu’en Colombie, elle ne se manifeste dans toute sa terrible brutalité. (...)

   Au lendemain de l’assassinat du leader populiste Carlos Galan (1949), la Colombie, déchirée entre libéraux et conservateurs, s’enfonce dans la violence. Dans les régions montagneuses du centre du pays, des groupes de paysans libéraux prennent les armes pour défendre leurs terres contre les milices conservatrices. Parmi eux, un certain Pedro Marin, il a dix-huit ans. Quelques années plus tard, sous le nom de guerre de Manuel Marulanda, il sera l’un des fondateurs de la guérilla des FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie). Il en sera l’un des chefs jusqu’à sa mort, en 2008. Fidèle à ses racines rurales, l’insurrection armée a fait de la réforme agraire une revendication fondamentale et des milliers de paysans, chassés de leurs terres, rejoindront ses rangs.

   Aujourd’hui encore, la question agraire demeure une des clés du conflit armé et figure à la première place de l’agenda des négociations de paix qui, en août 2012, se sont ouvertes à la Havane entre le gouvernement du président Juan Manuel Santos et la guérilla des FARC. (...)

   Toute l’histoire de la Colombie est marquée par la violence exercée contre les paysans par de grands propriétaires terriens, qui se sont constitué à leurs dépens de vastes domaines souvent consacrés à l’élevage extensif – ceux-ci couvrent aujourd’hui quelque 39 millions d’hectares, alors que seulement 5 millions d’hectares sont dédiés à l’agriculture.

   Les multinationales bananières sont également présentes de longue date sur le territoire colombien. Dans « Cent ans de solitude », le romancier Gabriel Garcia Marquez évoque déjà le massacre de plusieurs centaines de travailleurs des bananeraies de la région de Santa Marta. Et aujourd’hui, en Uraba, c’est encore sur le territoire de communautés paysannes que les compagnies cherchent à étendre leurs opérations.

   « Plus récemment, et surtout depuis la dernière décennie, explique le sociologue Jairo Estrada, on assiste à la mise en œuvre d’un modèle économique « extractiviste ». Exploitation minière – charbon, or – ou d’hydrocarbures, construction de centrales hydroélectriques, de zones franches ou activités agro-industrielles – surfant notamment sur la vague des agrocarburants – sont autant d’activités orientées vers l’exportation et pour lesquelles d’immenses portions du territoire sont concédées à des investisseurs étrangers ». Et tandis que le président Santos déclare que la Colombie a pour vocation de « nourrir le monde », le pays est aujourd’hui un importateur net d’aliments et l’agriculture familiale et vivrière est le parent pauvre des programmes de développement, quand elle n’est pas tout simplement sommée de laisser la place. (...) 

   « Avec cette évolution, reprend Jairo Estrada, on passe d’une logique d’appropriation de la terre à une logique de contrôle du territoire. Et c’est dans ce contexte que doivent être analysés les choix stratégiques effectués par l’état-major au nom de la lutte contre-insurrectionnelle, ainsi que la collusion entre l’armée et les groupes paramilitaires ». Au cours des vingt dernières années, plus de 5 millions de personnes ont été déplacées par suite du conflit armé et quelques 8 millions d’hectares ont été arrachés aux communautés paysannes et indigènes. « La guerre menée contre l’insurrection armée, analyse Jairo Estrada, apparaît dès lors comme un prétexte à l’exercice de la violence mise au service d’un projet politico-économique. Un projet qui passe par le « nettoyage » et le contrôle du territoire afin de pouvoir garantir la sécurité des investissements étrangers ». (...)

   Dans ce sombre paysage, les communautés rurales ne restent cependant pas les bras croisés et tentent, à leur tour, de construire une autre territorialité, paysanne celle-là. Communautés de paix, zones humanitaires, conseils communautaires, zones de réserve indigène ou paysanne... pacifiques et citoyennes, ces initiatives sont généralement le fait de groupes chassées par la violence et qui s’organisent pour défricher et coloniser de nouvelles terres ou retourner chez eux. Certaines – communautés de paix, zones humanitaires – se placent sous la protection morale de l’opinion publique et d’organismes internationaux de défense des droits humains. D’autres – conseils communautaires (voir encadré), zones de réserve paysanne ou indigène – font appel à des figures juridiques existantes.

    « Mais dans tous les cas, insiste Jairo Estrada, il s’agit d’une construction depuis la base, une construction sociale du territoire, qui existe en amont de sa reconnaissance légale ». Dans ces communautés, des rapports humains basés sur la solidarité sont la règle, et des modes de production alliant savoirs traditionnels et modernité de l’agroécologie sont mis en œuvre. Elles deviennent ainsi des foyers de résistance où l’on revendique la souveraineté alimentaire et le respect de l’environnement, et s’affirment comme alternative à un libéralisme déprédateur.


[1] Partenaire du CCFD-Terre Solidaire, l’Association des conseils communautaires du Bas Atrato (ASCOBA) a été fondée en 2003. Elle fédère 58 conseils communautaires – organes représentatifs des communautés afro-colombiennes – et 7 coopératives de production et de crédit, bénéficiant ainsi à quelque 15.000 personnes. Soutenue par le CINEP (autre partenaire du CCFD-Terre Solidaire), l’association œuvre à renforcer les mécanismes de solidarité communautaire dans une stratégie de résistance civile pacifique, apporte une assistance aux victimes de la violence, contribue à la revalorisation du patrimoine culturel afro-colombien, sensibilise aux menaces que représentent les méga-projets miniers ou agro-industriels, agit pour la défense et de la récupérations des territoires communautaires reconnus par la loi de 1993, dite « de négritude » – cette mobilisation pour la récupération des terres communautaires a récemment valu à plusieurs dirigeants d’ASCOBA de recevoir des menaces de mort de la part de groupes paramilitaires.


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"Mais... Mais, Monsieur mon Mari,
pourquoi travaillez-vous ainsi
en tenue d'Adam? Il ne fait pourtant
pas très chaud si j'en crois la taille de votre...
hem... bougie..."


Ludwik de Laveaux, Przestrach (Fear), 1890.
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Luc Desle (et l'égrillard Jacou Damboise)

lundi 24 juin 2013

"Il écrivait des moitiés de phrases en espérant que les lecteurs compléteraient". Jacques Damboise in "Pensées à contre-pet".

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Pensées pour nous-mêmes:

(LA SIMPLICITÉ EST LE DÉBUT
DE LA SAGESSE)

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LONG RÉCIT AU LONG COURS (1/47)
pcc Benoît Barvin et Blanche Baptiste

   Soeur Camille vient d'apprendre que son frère Angélus n'était pas mort, ainsi qu'elle s'en doutait. Le jeune homme lui narre rapidement ses aventures en Amérique...


ANGÉLUS 
ou
LES SECRETS DE L’IMPALPABLE


Fuseli Satan Starting 1779

CHAPITRE 18

   La cellule de la Mère Supérieure était située tout au bout de la galerie, du côté de celles des autres moniales. C’était là également qu’avait été construite la chapelle. On y accédait directement, alors que pour aller chez la Mère Supérieure il fallait monter une volée de marches, car la pièce avait été prise sur le grenier, afin de séparer la cellule de Camille de l’Incarnation de celles des autres soeurs.

   Depuis plusieurs nuits, Elaine surveillait les alentours. Elle s’était donné pour tâche d’exécuter un tour de garde toutes les deux ou trois heures afin de noter tout fait curieux. Son sommeil étant très léger, elle s’éveillait pour un rien : le bruit du vent dans les arbres ; le cri d’une orfraie ou les craquements du bois de la charpente sous le travail des capricornes. Au bout de près d’une semaine, la jeune femme arborait une mine de papier mâché.

   Ce soir-là, c’est tout à fait par hasard, alors qu’elle s’apprêtait à se coucher que, vers les minuits, elle remarqua une silhouette qui se glissait dans la galerie, après s’être faufilée rapidement dans le jardin. 

   Le coeur battant, la jeune femme se dissimula derrière une colonne. Le croissant de lune ne lui permettait pas de distinguer les traits de l’inconnu mais la silhouette était indubitablement celle d’un homme. S’agissait-il du Père Grangeais ? 

   Cependant, aux pieds des marches conduisant vers la cellule de la Mère Supérieure, l’intrus s’immobilisa et, dans un geste vif, se retourna en balayant du regard l’espace autour de lui. Dans ce mouvement, le capuchon qui cachait ses traits glissa, et Elaine reconnut Angélus Gabrielli.

   Bien que ce fût là la confirmation de ce qu’elle avait ardemment souhaité, la jeune femme sursauta et une onde glacée parcourut ses reins. L’apothicaire resta un moment immobile, scrutant les alentours comme s’il soupçonnait une quelconque présence, puis il se détourna vivement et monta silencieusement et quatre à quatre les marches conduisant à la cellule de la supérieure du couvent.

   Elaine attendit quelques minutes, l’esprit brouillé puis elle suivit Angélus. Elle se coula dans le renfoncement du mur, atteignit enfin la porte qui défendait la cellule et s’immobilisa, dos au mur, la respiration coupée. Elle savait que ce qu’elle faisait était mal. Elle craignait tellement l’apothicaire qu’elle se demandait s’il ne lui avait pas dressé un piège, sachant qu’elle était quelque part, à le surveiller. 

   Elaine se sentait peu à son aise face à cet homme. Une étrange attirance la poussait vers lui, attirance inexplicable et impie. Ne le soupçonnait-elle pas d’être responsable, au moins indirectement, de la mort abominable de son cher Adrien ?

   La jeune femme savait aussi qu’elle n’avait pas à surveiller les intrigues de la Mère Supérieure. Ses parents lui avaient toujours dit que la curiosité était un péché et, comme tel, qu’il méritait une punition. Pour échapper à ces remords, elle murmura :

   - Il ne m’est pourtant pas possible de laisser la Supérieure et l’apothicaire se rencontrer nuitamment... Camille de l’Incarnation ne doit-elle pas donner l’exemple d’une vie juste, tout entière consacrée à glorifier Notre Seigneur ? Elle me semble en proie à des passions coupables qui méritent une sanction impitoyable, si elles sont avérées réelles... Quant à Angélus Gabrielli, je ne sais pas ce qu’il attend de la Supérieure... Hélas, je dois avouer qu’un rien de jalousie me mordille le cœur à la simple pensée qu’il va visiter Sœur Camille de l’Incarnation...»

   La jeune femme hésita encore un peu, les pensées de plus en plus confuses. Pour finir, elle colla son oreille contre la porte, dans l’espoir d’entendre les propos échangés dans la pièce. 

   A sa grande surprise, l’huis se déroba légèrement sous sa poussée. La porte n’était pas fermée ! L’angoisse lui mordant le ventre, Elaine poussa un peu plus le battant, avant de glisser un œil dans la cellule.

   Un chandelier posé sur une table éclairait la scène, ce qui lui permit de distinguer la Mère Supérieure, debout devant la silhouette d’Angélus Gabrielli. Elle était à moitié dévêtue et l’apothicaire lui passait délicatement la paume de la main sur le haut de la poitrine.

***

   La jeune femme, les larmes aux yeux, s’adossa au mur. Elle ne savait plus que penser. L’apothicaire et la Mère Supérieure étaient-ils amants? Cette idée choquante, révulsante même, la mit dans tous ses états. N’était-elle pas folle d’avoir ainsi de pareilles pensées extravagantes ? Et, cependant, le spectacle auquel elle assistait était pour le moins équivoque... Elaine s’essuya les yeux brouillés par les larmes, hésita un peu avant de reprendre son observation, le coeur lourd.

   A présent, la Supérieure avait ôté sa robe mais l’apothicaire faisait souvent écran devant elle, de sorte qu’Elaine n’entrevoyait que des parties du corps déshabillé. 

   Le visage impénétrable, les yeux perdus dans le vague, solidement campée sur ses jambes, ses mains en conque cachant son sexe, la religieuse murmurait lentement mais distinctement un «Salve Regina» d’une voix un peu tremblante. Angélus Gabrielli continuait pendant ce temps-là à la masser, enduisant son corps d’une fine pellicule d’onguent qui luisait à la lueur des bougies. La lumière tremblotante jouait perversement avec les formes de la religieuse, accentuant ses rondeurs et la rendant plus jeune encore, semblait-il. 

   Angélus se mit à genoux et enduisit soigneusement les jambes puis les pieds de sa patiente. La Mère Supérieure se laissait faire, comme en extase. A présent, elle fixait une croix accrochée au mur d’en face, les yeux exorbités, la bouche entrouverte. On l’eût dit possédée par un quelconque démon.

   Cette vision se grava dans l’esprit enfiévré d’Elaine. Les formes de la Supérieure étaient trop proches de la perfection pour que cela ne fût pas le signe d’une présence maléfique. Seul le Maître des Enfers, songeait la jeune fille, horrifiée, pouvait ainsi gommer les stigmates du temps afin de nier l’œuvre de Dieu lui-même...

   L’apothicaire n’était-il donc qu’un des séides du Diable, un de ses dociles instruments qui métamorphosait à l’aide d’onguents magiques le corps d’une femme âgée en celui d’une jeune beauté ? Et la Supérieure, qui avait désormais pour son enveloppe charnelle les yeux de Chimène, n’avait-elle pas oublié les préceptes de la Religion et fait sienne l’un des sept péchés capitaux ? 

   Ce plaisir qu’Elaine la voyait éprouver, sous les doigts d’Angélus, ne s’appelait-il pas Luxure ? Comment Soeur Camille de l’Incarnation pouvait-elle oublier qu’en entrant chez les Bénédictines, elle avait fait voeux de chasteté ? Qu’est-ce qui la poussait à mentir aussi effrontément à la face de Dieu et du Monde ?

   Angélus Gabrielli venait d’oindre les pieds de la Supérieure et, comme pris d’une fièvre soudaine, il les embrassa alors que la Supérieure fermait les yeux, tout en murmurant une prière. Désarçonnée par cette attitude, la voyeuse sentit son cœur se serrer. L’apothicaire ne venait-il pas d’offenser ainsi la mémoire du Fils de Dieu qui lavait les pieds des pêcheurs en signe d’humilité ? Ce n’était plus maintenant du dégoût qui envahissait Elaine, mais un début de colère.

   Le jeune homme fit signe à sœur Camille de se retourner et, après que cette dernière eût obéi, il resta quelques secondes immobile, comme s’il fixait la blessure que portait toujours la Mère Supérieure au milieu des reins. C’est alors qu’il parla d’une voix douce, rompant ainsi le charme vénéneux du moment.

   - Tu es sûre, Camille, de ne pas vouloir de mon onguent pour soigner ta blessure ?

   La Supérieure tourna la tête et répondit, d’une voix lasse mais ferme.

   - Non, Angélus. Les élancements provoqués par la douleur me rappellent que je suis une impie, que je n’ai pas le droit de diriger ce couvent...

   - Tu es la meilleure personne que j’aie jamais connue ! s’écria l’apothicaire en avançant la main et en caressant le cou de la religieuse. Toi seule m’as toujours soutenu, même lorsque toutes les médisances stigmatisaient ma folie. Jamais tu n’as failli dans cet amour qui est, par moment, plus fort que celui que tu portes à Dieu lui-même !

   La religieuse sursauta, blêmit et se signa.

   - Je t’en prie, Angélus, ne blasphème pas, fit-elle en tremblant.

   - Je ne blasphème pas. Je dis la vérité et si ce Dieu que tu sers nous regarde, je m’adresse à lui pour lui demander ceci : comment Toi, qui es censé être la bonté même, oses-Tu faire subir ces horribles épreuves à tes pauvres créatures? J’en viens à penser, devant tant de douleurs, que Tu te régales de les voir ainsi contrefaites, percluses, abîmées dans leur corps et leur âme... Sous ton impitoyable férule, ces créatures ne sont que d’infimes fétus de paille dont Tu sembles te jouer, pour un dessein secret que Toi seul Tu as déterminé...

   - Tais-toi ! supplia Camille de l’Incarnation en se retournant et en lui mettant la main devant la bouche. Je t’en prie Angélus, Mon Angélus... Ne dis pas des choses pareilles ! Sinon mon sacrifice n’aura servi à rien. Je suis à toi, Angélus, fais de moi ce que tu veux, mais que plus jamais un seul propos sacrilège ne sorte de ta bouche !

   - Hé bien, ajouta l’apothicaire, continue simplement à te passer chaque jour de cette crème. Pour le reste n’en parlons plus.

   Elle lui faisait face dans sa nudité et le tenait fermement par les épaules, ses yeux rivés aux siens. Sur son visage soudain creusé et grave passaient des sentiments contradictoires, amour mêlé à la haine, crainte et véhémence étroitement embrassés.

   Elaine n’osait respirer, de peur que son souffle ne soit entendu. Glacée de la tête aux pieds, elle avait le sentiment de s’enfoncer dans des sables mouvants. Les propos de Sœur Camille confirmaient son horrible soupçon : la religieuse était amoureuse de l’apothicaire et cet amour contre-nature la remplissait d’une horreur sans nom. Accessoirement, aussi, ce qui lui avait été révélé confirmait une partie de ses soupçons. Angélus Gabrielli était bien, hélas, responsable de la mort d’Adrien. 

***

   Cette quasi-certitude laissait la place à un sentiment d’intense effroi. La jeune femme entrevoyait un plan démoniaque dans lequel s’étaient abîmés Angélus et Soeur Camille de l’Incarnation. Plus que tout, Elaine se rendait compte qu’elle était jalouse de cette femme dont elle enviait les relations privilégiées entretenues avec l’apothicaire. Ce médiocre sentiment l’atterrait. Comment expliquer qu’elle éprouvât de l’intérêt pour l’assassin de son amant ? Elle se promit que, désormais, elle n’y céderait plus et qu’elle ferait tout pour que l’infâme individu soit justement puni.

***
(A Suivre)

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"Alors, comme ça, tu refuses 
de manger avec moi, hein?
- Mais j'ai pas faim!
- Et la convivialité, hein,
la Con-vi-via-li-té?!"


On ne mange plus pareil, 
mange-t-on encore ensemble ?
ALEXANDRA BOGAERT

  (...)  Crudivores, vegans, allergiques, croyants... Les demandes d'alimentations particulières se multiplient. L'individualisation par l'assiette menace-t-elle la convivialité française ? Claude Fischler, anthropologue, nous éclaire.

   / Terra eco : Certaines alimentations sont dites « particulières »... par rapport à quoi ?

   - Claude Fischler : L’alimentation en général est tout sauf particulière. Elle est collective, sociale, partagée. Dans de nombreux endroits du monde, on mange dans un plat commun avec sa cuillère ou sa main droite. Tout le monde est là, il y a des règles de savoir vivre à respecter comme pousser les beaux morceaux vers les anciens, parler à tel moment, ne pas parler, etc. Une personne qui mangerait seule serait très mal vue, elle s’extrairait du cercle de la commensalité (le fait de partager un repas, ndlr). Quel que soit l’endroit du monde, des soupçons émergeraient à son égard – jette-t-elle des sorts, a-t-elle empoisonné le plat ? De plus, une enquête menée aux Etats-Unis, en France et au Danemark a montré qu’on apprécie davantage un repas quand on le mange en compagnie que seul. Et si vous arrivez chez un étranger et que vous refusez sa nourriture, vous l’offensez, de la méfiance s’installe. Or, aujourd’hui, c’est précisément l’inverse qui se produit.

   /C’est-à-dire ?

   - Aujourd’hui, autour d’une table, vous pouvez avoir une personne qui mange cacher, l’autre est végétarienne, une autre est vegan, une énième est allergique à tel ou tel aliment, etc. Lors des repas se multiplient désormais les revendications médicales, éthico-religieuses, politiques. Et on constate un renversement de l’obligation de partage : désormais, c’est l’invité qui exige de l’invitant qu’il satisfasse ce que les anglophones appellent ses « dietary requirements » (régime alimentaire en français). On en arrive à des situations d’individualisation extrême de la nourriture.

   / La France est-elle affectée par ce phénomène ?

   - Ca commence. Jusqu’à il y a peu, il y avait deux visions de l’alimentation dans le monde occidental : l’une protestante, l’autre catholique. La première considère que l’alimentation est une consommation comme une autre d’un individu libre et responsable, qui exerce ses choix de façon rationnelle. C’est le discours des Américains, qui parlent plus de nutrition que d’alimentation, pour qui se nourrir est un acte privé, censé les maintenir en bonne santé – même si le taux d’obésité montre que ça ne marche pas toujours... Pour les Français en revanche, manger est un acte social, qui requiert des conditions de temps, de lieu, de structure : on mange à table, une entrée/un plat/un dessert, à horaires fixes, en compagnie. Souvent, si on n’a avalé qu’un sandwich le midi, on considère ne pas avoir fait un vrai repas. Donc pas avoir vraiment mangé.

   / A quoi est dû le développement des alimentations particulières ?

   - De nombreux mangeurs évoquent des arguments médicaux, comme les allergies, pour justifier de manger différemment du reste du groupe. D’après les spécialistes des allergies, 30% de la population déclare avoir une allergie alimentaire alors que le taux réel est inférieur à 4% (c’est notamment le cas de l’allergie au gluten, ndlr). Ceux qui s’auto diagnostiquent allergiques font souvent un rejet de l’alimentation transformée par les industriels. Ils se disent intolérants à tel ou tel additif, pensent réagir aux effets des pesticides, et privilégient les aliments « naturels ».

   / D’où l’engouement pour ces produits ?

   - En fait, les alimentations particulières sont souvent une manière de se réapproprier son alimentation quand on ne sait plus ce que l’on mange. Il existe un « principe d’incorporation »implicite mais universel, qui veut que l’on soit ce qu’on mange. Donc si vous êtes ce que vous mangez et que vous ne savez plus ce que vous mangez, il y a un problème ! Le moyen pour savoir ce qu’on mange, c’est de choisir son alimentation, en fonction de différents critères qui nous sont propres. C’est pour cette raison que se développent une infinité de régimes très étonnants parfois, comme celui adapté à chaque groupe sanguin, ou celui qui érige le jus de germes de blé comme aliment magique.

   / Les industries ont compris le filon, et développent ces produits dans les rayons des supermarchés. La demande est-elle vraiment forte ?

   - C’est surtout que depuis que l’Autorité européenne de sécurité des aliments a fait le ménage dans les allégations santé, les industriels de l’agro-alimentaire ne peuvent plus trop vanter les mérites des produits santé. Donc ils mettent le doigt sur ce qui est porteur et le développent.

   / Le fait de ne pas tous manger la même chose menace-t-il le « manger ensemble » propre aux Français ?

   - Pas forcément. Prenez cet exemple révélateur : lors du déjeuner de presse organisé pour le lancement du livre « Les Alimentations particulières », il a d’abord été envisagé de proposer quatre menus différents. Mais, d’un point de vue logistique, c’était compliqué. Donc il a été décidé de diviser les assiettes en quatre. C’est une façon très française de régler le problème car, au final, tout le monde a mangé la même chose ! On invente de nouvelles formes de commensalité. Ainsi, manger différemment ne signifie pas la fin du lien social. Le modèle convivial français résiste de façon étonnante, même si l’individualisation des assiettes se généralise. La preuve, les horaires des repas restent synchrones : à 13h, la moitié des Français sont à table. Au Royaume-Uni, ils ne sont jamais plus de 17% de la population à manger en même temps. Quant au temps passé à manger à table, il est de 135 minutes par jour selon une étude de l’OCDE. C’est le record mondial. (...) 


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(Dans ce lointain pays, les femmes devaient
user de certaines armes, non féminines,
pour que les hommes consentent à se reproduire...)


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"Pour les multinationales...
Hip,hip, hip..."


Irancartoon Web Gallery 

Bono, la fausse voix de l'Afrique
George Monbiot 

   (...) En 2005 déjà, il n'avait pas été très glorieux. Cette année-là, lors du sommet du G8 en Ecosse, Bono et Bob Geldof avaient tressé des lauriers à Tony Blair et George W. Bush, tout auréolés de leur boucherie irakienne. Geldof s'était assis sur les genoux du Premier ministre britannique, au sens propre comme au figuré, et des militants africains les avaient alors accusés de confondre leur campagne pour la justice mondiale avec un vaste mouvement de charité. 

   Cette fois, c'est pire. Alors que le Royaume-Uni a accueilli un nouveau sommet du G8, la campagne menée par Bono – et avec laquelle Geldof travaille étroitement – semble aujourd'hui absoudre l'action des pays du G8 en Afrique. 

   L'idée d'une "Nouvelle alliance pour la sécurité alimentaire et la nutrition" a été lancée en 2012 aux Etats-Unis, alors hôte du G8. Cette alliance pousse les pays africains à signer des accords permettant à des sociétés étrangères de faire main basse sur leurs terres, de breveter leurs semences et de verrouiller des monopoles sur leurs marchés alimentaires. Restant sourds aux voix de leurs peuples, six gouvernements africains ont déjà signé des accords avec des entreprises comme Monsanto, Cargill, Dupont, Syngenta, Nestlé et Unilever en échange de promesses d'aides de la part du Royaume-Uni et d'autres nations du G8. 

   De nombreux militants, aussi bien en Afrique qu'en Europe, dénoncent les pratiques de cette "nouvelle alliance", mais la campagne ONE – dont Bono est cofondateur – prend sa défense. Les responsables de ONE ont d'ailleurs publié un article la semaine dernière. Un article remarquable : il laisse complètement de côté l'intérêt des responsables africains et de leurs peuples, il exagère le rôle de petites entreprises africaines, mais surtout il ne mentionne à aucun moment l'injustice au cœur de la "nouvelle alliance", à savoir la nouvelle vague d'accaparement des terres qu'elle soutient. Cela a naturellement piqué ma curiosité. (...)

   (...) J'ai d'abord découvert que Bono avait déjà fait l'éloge de la "nouvelle alliance" juste avant l'ouverture du sommet du G8 de l'année dernière aux Etats-Unis. J'ai ensuite appris que la campagne ONE était essentiellement financée par la fondation de Bill et Melinda Gates, dont deux responsables exécutifs figurent parmi les membres du conseil d'administration. Cette fondation travaille avec le géant de l'agroalimentaire Cargill et le spécialiste des biotechnologies Monsanto (dont elle détient une part importante du capital). 

   Répondant aux accusations d'accaparement des terres en Afrique, Bill Gates a répondu que "bon nombre de ces accords étaient bénéfiques et qu'il serait dommage d'en bloquer certains à cause de l'approche particulière des sociétés occidentales" (vous remarquerez qu'une fois encore il n'est pas question des Africains). 

   Enfin, j'ai découvert que tout cela durait depuis bien longtemps. Dans la biographie brillante et caustique de Bono qui vient de paraître au Royaume-Uni (The Frontman : Bono, in the Name of Power), Harry Browne affirme que "depuis près de trente ans, Bono, en tant que personnalité publique, amplifie le discours des élites, défend des solutions inefficaces, fait la leçon aux pauvres et lèche les bottes des riches et des puissants". Son raisonnement est "un mélange habile de colonialisme commercial et missionnaire, dans lequel les pays pauvres ne sont qu'un défi que doivent relever les pays riches". 

   Browne accuse Bono d'être devenu "le visage compatissant de la technocratie mondiale", un homme qui, sans aucun mandat, s'est autoproclamé porte-parole de l'Afrique et a servi de "couverture humanitaire" aux responsables occidentaux. En présentant les pays occidentaux comme les sauveurs de l'Afrique sans parler des dégâts causés par le G8, il a affaibli les mouvements pour la justice et la transparence tout en apportant une légitimité au projet néolibéral. (...)

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Luc Desle