Bonjour à vous qui, dans le maelström du net, êtes arrivés, par hasard? lassitude? erreur? sur ce blog. Vous êtes les bienvenus. Vous y lirez des extraits d'articles, de pensées, d'interviews, piochés ça et là, et illustrés de photos et dessins détournés, via un humour de bon aloi. Vous pouvez évidemment réagir avec le même humour, la même ironie que nous mettons, chaque jour, à tenter de respirer un peu plus librement dans une société qui se corsète chaque fois un peu plus.
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lundi 29 décembre 2014

"Ce mignon ustensile qu'utilisait avec maestria le Bourreau s'appelait un scalpel". Jacques Damboise in "Pensées coïncidentes".

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Pensées pour nous-mêmes:

(LA PAIX SÉPARE 
LE BON GRAIN DE L'IVRAIE)

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("Ceci est la Révolution au quotidien", 
pensa Martine avec fierté)



Leçon de stratégie politique 
à l’usage de ceux qui veulent changer le monde


   (...) Je sais pertinemment que la clé pour comprendre l’histoire des cinq siècles passés est l’émergence de catégories sociales spécifiques, appelées “classes”. Laissez-moi vous raconter une anecdote. Quand le mouvement des Indignés a commencé, sur la place de la Puerta del Sol, des étudiants de mon département, le département de sciences politiques de l’Université Complutense de Madrid, des étudiants très politisés (ils avaient lu Karl Marx et Lénine) se confrontaient pour la première fois de leur vie à des gens normaux.

   Ils étaient désespérés : “Ils ne comprennent rien ! On leur dit qu’ils font partie de la classe ouvrière, même s’ils ne le savent pas !” Les gens les regardaient comme s’ils venaient d’une autre planète. Et les étudiants rentraient à la maison, dépités, se lamentant : “ils ne comprennent rien”.

   [A eux je dis], “Ne voyez-vous pas que le problème, c’est vous? Que la politique n’a rien à voir avec le fait d’avoir raison ?” Vous pouvez avoir la meilleure analyse du monde, comprendre les processus politiques qui se sont déroulés depuis le seizième siècle, savoir que le matérialisme historique est la clé de la compréhension des mécanismes sociaux, et vous allez en faire quoi, le hurler aux gens ? “Vous faites partie de la classe ouvrière, et vous n’êtes même pas au courant !”

   L’ennemi ne cherche rien d’autre qu’à se moquer de vous. Vous pouvez porter un tee-shirt avec la faucille et le marteau. Vous pouvez même porter un grand drapeau, puis rentrer chez vous avec le drapeau, tout ça pendant que l’ennemi se rit de vous. Parce que les gens, les travailleurs, ils préfèrent l’ennemi plutôt que vous. Ils croient à ce qu’il dit. Ils le comprennent quand il parle. Ils ne vous comprennent pas, vous. Et peut-être que c’est vous qui avez raison ! Vous pourrez demander à vos enfants d’écrire ça sur votre tombe : “il a toujours eu raison – mais personne ne le sut jamais”.

   En étudiant les mouvements de transformation qui ont réussi par le passé, on se rend compte que la clé du succès est l’établissement d’une certaine identification entre votre analyse et ce que pense la majorité. Et c’est très dur. Cela implique de dépasser ses contradictions.

   Croyez-vous que j’aie un problème idéologique avec l’organisation d’une grève spontanée de 48 ou même de 72 heures ? Pas le moins du monde ! Le problème est que l’organisation d’une grève n’a rien à voir avec combien vous ou moi la voulons. Cela a à voir avec la force de l’union, et vous comme moi y sommes insignifiants.

   Vous et moi, on peut souhaiter que la terre soit un paradis pour l’humanité. On peut souhaiter tout ce qu’on veut, et l’écrire sur des tee-shirts. Mais la politique a à voir avec la force, pas avec nos souhaits ni avec ce qu’on dit en assemblées générales. Dans ce pays il n’y a que deux syndicats qui ont la possibilité d’organiser une grève générale : le CCOO et l’UGT. Est-ce que cette idée me plaît ? Non. Mais c’est la réalité, et organiser une grève générale, c’est dur.

   J’ai tenu des piquets de grève devant des stations d’autobus à Madrid. Les gens qui passaient là-bas, à l’aube, vous savez où ils allaient ? Au boulot. C’étaient pas des jaunes. Mais ils se seraient faits virer de leur travail, parce qu’à leur travail il n’y avait pas de syndicat pour les défendre. Parce que les travailleurs qui peuvent se défendre ont des syndicats puissants. Mais les jeunes qui travaillent dans des centres d’appel, ou comme livreurs de pizzas, ou dans la vente, eux ne peuvent pas se défendre.

   Ils vont se faire virer le jour qui suivra la fin de la grève, et ni vous ni moi ne serons là, et aucun syndicat ne pourra garantir qu’ils pourront parler en tête-à-tête avec le patron et dire : “vous feriez mieux de ne pas virer cet employé pour avoir exercé son droit de grève, parce que vous allez le payer”. Ce genre de choses n’existe pas, peu importe notre enthousiasme.

   La politique, ça n’est pas ce que vous ou moi voudrions qu’elle soit. Elle est ce qu’elle est, terrible. Terrible. Et c’est pourquoi nous devons parler d’unité populaire, et faire preuve d’humilité. Parfois il faut parler à des gens qui n’aiment pas notre façon de parler, chez qui les concepts qu’on utilise d’habitude ne résonnent pas. Qu’est-ce que cela nous apprend ? Que nous nous faisons avoir depuis des années. Le fait qu’on perde, à chaque fois, implique une seule chose : que le “sens commun” des gens est différent de ce que nous pensons être juste. Mais ça n’est pas nouveau. Les révolutionnaires l’ont toujours su. La clé est de réussir à faire aller le “sens commun” vers le changement.

   César Rendueles, un mec très intelligent, dit que la plupart des gens sont contre le capitalisme, mais ne le savent pas. La plupart des gens sont féministes et n’ont pas lu Judith Butler ni Simone de Beauvoir. Il y a plus de potentiel de transformation sociale chez un papa qui fait la vaisselle ou qui joue avec sa fille, ou chez un grand-père qui explique à son petit-fils qu’il faut partager les jouets, que dans tous les drapeaux rouges que vous pouvez apporter à une manif. Et si nous ne parvenons pas à comprendre que toutes ces choses peuvent servir de trait d’union, l’ennemi continuera à se moquer de nous.

   C’est comme ça que l’ennemi nous veut : petits, parlant une langue que personne ne comprend, minoritaires, cachés derrière nos symboles habituels. Ca lui fait plaisir, à l’ennemi, car il sait qu’aussi longtemps que nous ressemblerons à cela, nous ne représenterons aucun danger.

   Nous pouvons avoir un discours très radical, dire que nous voulons faire une grève générale spontanée, parler de prendre les armes, brandir des symboles, tenir haut des portraits de grands révolutionnaires à nos manifestations – ça fait plaisir à l’ennemi ! Il se moque de nous ! Mais quand on commence à rassembler des centaines, des milliers de personnes, quand on commence à convaincre la majorité, même ceux qui ont voté pour l’ennemi avant, c’est là qu’ils commencent à avoir peur. Et c’est ça qu’on appelle la politique. C’est ce que nous devons apprendre.

   Il y avait un gars qui parlait de Soviets en 1905. Il y avait ce chauve, là. Un génie. Il comprit l’analyse concrète de la situation. En temps de guerre, en 1917, en Russie, quand le régime s’effondra, il dit une chose très simple aux Russes, qu’ils soient soldats, paysans ou travailleurs. Il leur dit “pain et paix”.

   Et quand il dit ces mots, “pain et paix”, qui était ce que tout le monde voulait (la fin de la guerre et de quoi manger), de nombreux Russes qui ne savaient plus s’ils étaient “de gauche” ou “de droite”, mais qui savaient qu’ils avaient faim, dirent : “le chauve a raison”. Et le chauve fit très bien. Il ne parla pas au peuple de “matérialisme dialectique”, il leur parla de “pain et de paix”. Voilà l’une des principales leçons du XXe siècle.

   Il est ridicule de vouloir transformer la société en imitant l’histoire, en imitant des symboles. Les expériences d’autres pays, les événements qui appartiennent à l’histoire ne se répètent pas. La clé c’est d’analyser les processus, de tirer les leçons de l’histoire. Et de comprendre qu’à chaque moment de l’histoire, si le “pain et paix” que l’on prononce n’est pas connecté avec les sentiments et les pensées des gens, on ne fera que répéter, comme une farce, une tragique victoire du passé.

L’intervention (traduite ci-dessus) est disponible en version originale ici :https://www.youtube.com/watch?v=6-T5ye_z5i0&feature=youtu.be

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(Les portes du Futur mettaient du temps à s'ouvrir)



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Luc Desle

dimanche 22 septembre 2013

"La Mort avait de beaux cimetières devant elle". Benoît Barvin in "Pensées pensées".

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Pensées pour nous-mêmes:

(LA SAGESSE N'EST
PAS COTÉE EN BOURSE)

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"Non, pas de photo! Je n'ai pas encore
ôté ma robe, enfin... Il faut vous
apprendre le b.a.-ba du métier, dites-moi!"




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"Tenez, Monsieur le Pauvre, une belle tranche
pimentée et poivrée comme vous l'aimez..."



Crise économique et écologique  :
 quarante ans de fuite en avant
LOUISE ALLAVOINE

   1971 : bye bye Bretton Woods

   Les Etats-Unis signent leur premier déficit commercial du XXe siècle. Pour financer sa guerre du Viêt-Nam, l’oncle Sam a inondé la planète de dollars. En 1971, la masse de billets verts dans le monde représente cinq fois la valeur des réserves en or détenues par le Trésor américain. Or, en 1944, les accords de Bretton Woods ont instauré un système de taux de change fixes où toutes les monnaies sont définies en dollars. Seul le billet vert est rattaché à l’or. Le 15 août, le président Richard Nixon annonce la fin de la convertibilité du dollar en or. C’est la fin du système monétaire international qui s’écroule définitivement en 1973, avec l’adoption d’un système de changes flottants. Il est possible de spéculer sur les monnaies : un boulevard pour le développement de flux financiers sans rapport avec les flux de production.

   1973 : le pétrole s’envole

   Avec la fin des accords de Bretton Woods, le dollar désormais « flottant » pique du nez. Or, les prix du pétrole sont fixés en billet vert. Conséquence pour les pays producteurs : une baisse significative des revenus. En octobre 1973, la guerre israélo-arabe du Kippour offre aux pays membres de l’Opep, l’Organisation des pays exportateurs de pétrole, l’occasion de se rebiffer. Ils annoncent un embargo sur les livraisons d’or noir. C’est le premier choc pétrolier. Cette pénurie soudaine et artificielle aurait pu sonner comme un avertissement aux oreilles des grandes puissances importatrices. La hausse rampante du prix du baril, due à la raréfaction des ressources fossiles, sera dorénavant un facteur concomitant des crises économiques. En juillet 2008, à 147 dollars le baril de Brent, il battait tous les records. Un hasard ?

   1981 : Reagan superstar

   L’Etat-providence se meurt. L’accession au pouvoir de Margaret Thatcher au Royaume-Uni et de Ronald Reagan aux Etats-Unis ouvrent la voie aux idées néolibérales, qui encouragent la dérégulation et l’allégement des charges. Reagan baisse les impôts des plus riches, mais augmente les dépenses militaires. Le déficit public explose. « Lorsqu’on observe l’évolution de la dette aux Etats-Unis, on se rend compte que jusqu’en 1981, le ratio dette/PIB est stable », explique l’économiste Pierre Larrouturou. « Mais les règles définies lors du sommet de Philadelphie en 1944 sont démantelées. Il n’y a plus de partage équitable de la productivité entre salariés et actionnaires. » Les Américains s’endettent pour maintenir le niveau de vie qu’ils n’atteignent plus par leur salaire. « Dans les 15 pays les plus riches de l’OCDE, la part des salaires dans le PIB baisse de 10 % en trente ans. Quelque 35 000 milliards de dollars (24 000 milliards d’euros, ndlr) revenant aux salariés, sont allés vers les marchés financiers : le hold-up du siècle ! » A Philadelphie, le président Roosevelt avait pourtant prévenu : « Il n’y aura pas de paix durable sans justice sociale. »

   2000 : de la bulle Internet aux « subprimes » !

   Après l’effondrement en 2000 des valeurs technologiques, l’économie a besoin d’un autre relais de croissance. Chaque Américain rêve de posséder sa maison. Les organismes de crédit promettent de les exaucer grâce aux « subprimes », ces prêts immobiliers aux taux imbattables… les premières années. La Banque centrale américaine, la Fed, par son taux d’intérêt directeur particulièrement faible encourage le mouvement. En 2006, le volume de ces crédits atteint 640 milliards de dollars, soit 23 % des prêts immobiliers américains. Qu’importe que les emprunteurs soient souvent peu solvables, puisque les prix ne cessent de grimper. En cas d’insolvabilité, le prêteur peut donc récupérer son dû en vendant le logement. Mais catastrophe, la Fed relève plusieurs fois son taux directeur. Les Américains endettés voient l’intérêt de leur emprunt à taux variable s’envoler et vendent. Le rêve américain vire au cauchemar.

   2008 : Lehman Brothers au tapis

   « Un des problèmes majeurs de la crise vient des produits financiers dits dérivés, souligne Patrick Viveret, philosophe et économiste. Leur marché représente plus de 600 000 milliards de dollars(415 000 milliards d’euros, ndlr) de transactions par an. C’est l’économie casino, sans rapport avec l’économie réelle. » Noyés parmi d’autres créances moins risquées, ces placements attirent les investisseurs. Courant 2007, les bilans d’établissements financiers américains et européens se révèlent farcis de crédits insolvables. Certains n’y résistent pas. Le 14 septembre 2008, Lehman Brothers fait faillite. En octobre, les bourses mondiales craquent. A la crise bancaire, qui grippe le crédit, succède une crise économique, la plus importante depuis 1929.

   2009 : l’échec de la régulation

   La planète finance brûle. Le 18 septembre 2008, l’administration Bush se dit prête à débourser 700 milliards de dollars (480 milliards d’euros) pour racheter les actifs à risques et relancer le marché du crédit. En Europe, les différents plans nationaux de sauvetage, annoncés la semaine suivante, font grimper l’enveloppe globale de la zone euro à 1 700 milliards d’euros. En avril 2009, les pays du G20 promettent de réguler les marchés financiers et bancaires. Après trente ans de recul, les Etats semblent signer leur grand retour. Mirage. « Les symptômes ont été traités mais pas les causes, pointe Patrick Viveret. Aujourd’hui, il y a un besoin urgent de mesures de régulation fortes : il faut instaurer le contrôle des changes, la taxation des transactions financières, fermer les marchés financiers quand ils basculent dans la démesure. »

   2010 : la Grèce plonge

   Alors qu’on croyait l’hémorragie jugulée, le mal change de nature : voilà la crise de la dette publique. Les banques et fonds d’investissement se sont tournés vers le marché des dettes publiques, réputé (plus) sûr. Sauf que celles-ci enflent. En Europe, on doute de la capacité de la Grèce à rembourser. Les taux d’intérêt grimpent, Athènes a du mal à emprunter. L’Union, d’abord réticente, vient deux fois à son secours avec le FMI (Fonds monétaire international), mais au prix d’un plan d’austérité inédit. Selon le président de l’Observatoire français des conjonctures économiques, Jean-Paul Fitoussi, dans Libération le 6 août, la crise de la dette grecque « a introduit une peur généralisée des gouvernements de se retrouver contaminés ». La rigueur est sur toutes les lèvres. « Le message dominant pour rassurer les marchés est de couper dans les dépenses sociales. Or, l’austérité a des effets délétères », alerte Patrick Viveret. « Certains disent qu’il faut d’abord gérer la tourmente financière et que les crises sociale et écologique ne pourront se régler qu’après. Mais ces dernières sont la partie immergée de l’iceberg. C’est à elles qu’il faut s’attaquer en priorité », appelle Pierre Larrouturou.

   Eté 2011 : la rechute

   Fin 2008, la récession menace. Les Etats sortent alors l’arme anti-crise : la relance. En décembre, l’UE prévoit d’injecter 200 milliards d’euros dans l’économie. En janvier 2009, le président américain Barack Obama annonce un plan de 825 milliards de dollars (570 milliards d’euros).« C’est la recherche désespérée de la croissance par l’endettement », commente Patrick Viveret. C’est un échec. Début 2011, aucun pays développé n’a retrouvé ses taux de croissance d’avant-crise. Au premier trimestre 2011, le PIB des Etats-Unis augmentait de 63 milliards de dollars (44 milliards d’euros). Dans le même temps, la dette grimpait de 380 milliards (263 milliards d’euros). S’endetter plus pour gagner moins. Le 31 juillet, douche froide à la publication des résultats américains. La croissance n’a pas dépassé 0,4 % au premier trimestre contre les 1,9 % attendus. Le 5 août, l’agence de notation Standard & Poor’s dégrade la note des Etats-Unis. C’est la première fois qu’ils perdent leur triple A. La nouvelle fait plonger les principales places boursières mondiales. (etc, etc) (...)



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(Le fils du chat botté était gourmand)


Andrew Lucas - helado


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Luc Desle

lundi 15 juillet 2013

"il ne retrouva patience qu'après un long moment d'énervement". Benoît Barvin in "Pensées pensées".

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Pensées pour nous-mêmes:

(LA VOIX DU SAGE
TOUT LE MONDE PEUT L'ENTENDRE)

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Long Texte au long cours (2/10). 
Blanche Baptiste


   La jeune Lucie se rend compte que le bel Espagnol dont elle est tombée amoureuse est, en fait, son frère...


HAUTES DILUTIONS



   Pedro, vexé que son second ait à lui dire ce qu’il devait faire, se mit à donner des ordres et des contre ordres. Il n’était pas à ce qu’il faisait. C’était évident. Il pensait à ce Tonio. Ca le turlupinait depuis tout à l’heure. Alors, il fit une chose qu’il n’aimait pas faire. Il alla fouiller dans le blouson de ce jeune, posé là sur le talus avec ceux des autres. Et il trouva les papiers et la vraie carte.

   Un long moment, il resta assis dans l’herbe, abasourdi.

   - Oh, Mirales ! Je t’ai dit qu’on était à la bourre. Qu’est-ce que tu as ? Tu es malade ?

   - Fous-moi la paix !

   - Si t’es plus bon pour commander, tu sais que je peux m’en charger. Il suffit de le dire !

   - Tu m’empoisonnes, Marcel ! Seconde-moi et point final, tu m’entends ! Pour qui tu te prends ?

   Marcel était retourné à son tracteur en bougonnant tout bas.

   - Tu le verras un jour pour qui je me prends et y’en a pas pour longtemps !

   Le vieux ne bougeait pas de son talus, sous un soleil redevenu de plomb. Alors, ce Tonio, c’était son fils ! Qu’est-ce qu’il lui voulait ? Jamais il n’aurait pensé avoir l’occasion de le voir. Mille questionnements lui venaient. Il ressentait un élan qui l’aurait poussé à appeler cet Angel, là, auprès de lui, à lui parler, et en même temps une retenue qui lui disait qu’il allait foutre sa réputation en l’air en avouant sa paternité. Toute sa vie il avait porté ce poids et maintenant cet homme qui lui était plus étranger que familier, s’immisçait carrément chez lui, sans crier gare, en se cachant, et qui plus est en flirtant de près avec Lucie. 

   Quelle intention malsaine poursuivait ce garçon ? Quelle vengeance l’habitait ? Mirales aurait pu jouer la carte de la franchise avec ce Tonio d’apparat, mais une fois de plus il choisit la méfiance et le mensonge. Il allait faire comme s’il ne savait rien et l’observer un peu. Pour cela, il fit ce qu’il ne faisait plus depuis des lustres. Il se mit à couper un moment avec les autres.

   - Qu’est-ce qui te prend ? lui demanda Josefa. Je peux faire mousseigne sans toi.

   - Je vais mener, vous traînez trop. Je vais vous redonner le rythme.

   Les Espagnols riaient sous cape, parce qu’avec Mirales comme chef de colhe, ils étaient sûrs de ne pas trop forcer. Josefa ne comprenait pas son attitude. Il était devenu cinglé !

   Lui, savait ce qu’il faisait. Il approchait Angel. Il le voyait aller et venir avec les seaux. Il notait sa maladresse. Comment n’avait-il pas remarqué auparavant combien il s’y prenait mal pour vider. De toute évidence, ce garçon n’avait jamais vendangé. Il revit la main lisse qui lui avait tendu les faux papiers l’autre jour. Il venait de la ville. Il fallait vraiment qu’il ait quelque chose de précis en tête pour avoir si bien manigancé sa venue.

***
(A Suivre)

°°°
(Ver de terre faisant l'expérience traumatisante
d'être étêté par un méchant n'oiseau)

La tête d’un ver décapité repousse… 
avec sa mémoire
Pierre Barthélémy 

   (...) Visant à fabriquer de nouveaux organes pour remplacer ceux qui se révèlent défectueux, la médecine régénératrice est un domaine en pleine expansion. Un domaine qui pose aussi des questions inattendues lorsqu'il touche au cerveau : pour les personnes souffrant d'une maladie neurodégénérative comme la maladie d'Alzheimer, qu'arrivera-t-il aux souvenirs stockés depuis l'enfance lorsqu'on repeuplera le cerveau avec des neurones tout neufs issus de cellules souches ? Les informations seront-elles perdues comme des archives brûlées ou bien parviendront-elles à être conservées grâce à une sorte de mémoire dynamique en constant remodelage ?

   La réponse à ces questions fascinantes pourrait bien venir de... vers. Plus précisément des planaires, des vers plats d'eau douce qu'affectionnent les biologistes pour plusieurs raisons. Tout d'abord parce que ces organismes, malgré leur aspect rudimentaire, ont avec nous plus de points communs qu'on pourrait l'imaginer : les planaires sont dotées d'un cerveau centralisé, avec une transmission synaptique et une gamme de neurotransmetteurs que l'on retrouve chez les vertébrés. Ensuite, elles peuvent percevoir assez finement leur environnement. 

   Certes leurs yeux sont assez peu perfectionnés mais ces animaux sont également sensibles aux variations chimiques, aux vibrations, aux champs électrique et magnétique. Enfin – et c'est le point que les scientifiques préfèrent chez les planaires –, ces invertébrés sont capables, grâce à de formidables cellules souches, les néoblastes, de se régénérer entièrement, y compris à partir d'une toute petite portion de leur corps. Ainsi, quand leur tête a été amputée, elle repousse en quelques jours.

   On commence à voir où les chercheurs veulent en venir car qui dit tête, dit cerveau et mémoire. Dans une étude publiée le 2 juillet par le Journal of Experimental Biology(JEB), une équipe de l'université Tufts (Massachusetts) a voulu tester de manière radicale la dynamique du souvenir : une fois que sa tête a repoussé, la planaire décapitée se rappelle-t-elle quelque chose de sa vie d'avant ? La question peut sembler insolite mais elle a déjà été posée il y a plus d'un demi-siècle, en 1959, par un chercheur nommé James McConnell, qui y avait répondu par l'affirmative. 

   Sa découverte avait, on s'en doute, suscité beaucoup d'effervescence dans le monde de la biologie et, au cours des années 1960, de nombreuses équipes avaient travaillé sur le sujet, sans toujours parvenir à reproduire le résultat de McConnell. Faute d'un protocole suffisamment robuste, cette voie de recherche avait par la suite été abandonnée. Toute la difficulté tient dans le fait que l'on doit prouver que la planairese souvient de ce qu'elle savait avant qu'on lui coupe la tête. La meilleure manière de s'en assurer consisterait à lui apprendre quelque chose. Mais autant il est aisé d'enseigner à des humains, autant cela devient compliqué avec un ver...

   C'est ce tour de force qui est décrit dans l'article du JEB. Ses auteurs ont mis au point des plateformes expérimentales pour entraîner les planaires et tester leur mémoire. Pendant que des groupes témoins vivaient leur vie dans de classiques boîtes de Petri, rondes et entièrement en plastique, plusieurs dizaines d'individus étaient placés dans de petites "arènes" dodécagonales, au sol rugueux et aux parois mélangeant le plastique et le métal. L'idée consistait à leur faire reconnaître cet environnement particulier et à leur apprendre à y trouver de la nourriture, sous forme de minuscules morceaux de foie de bœuf (les planaires sont carnivores). 

   Alors que ces vers préfèrent d'ordinaire rester sur les parois des récipients et évitent la lumière, ils devaient apprendre à vaincre ces réticences pour manger car la nourriture était placée au milieu de la boîte et éclairée de manière assez vive par une diode électroluminescente. Avec un tel protocole, les chercheurs s'assuraient que le comportement de ces animaux résultait bien d'une décision prise par le cerveau et qu'il ne s'agissait pas d'un quelconque réflexe. Au bout d'une dizaine de jours d'entraînement, les planaires habituées aux "arènes" trouvaient beaucoup plus vite leur pitance que celles qui ne connaissaient pas cet environnement.

   Ensuite les chercheurs ont laissé leurs bestioles tranquilles pendant deux semaines, puis les ont testées de nouveau, avec succès. Pourquoi deux semaines ? Parce que c'est le temps qu'il faut à la tête d'une planaire pour repousser. Si l'on veut tester sa mémoire après une décapitation, il faut en effet déjà être certain que l'animal est capable de garder un souvenir ! Comme c'était le cas, on est entré dans le vif du sujet. Les têtes ont été coupées de manière à ce que plus un milligramme de cerveau ne subsiste. 
   Une fois que la repousse a été complète, les vers sont retournés dans l'"arène". Lors de la première séance, les résultats ont été "décevants" dans le sens où les planaires qui y avaient auparavant séjourné réussissaient le test à peine mieux que celles qui n'avaient jamais fréquenté cet environnement. Mais dès le test suivant, le niveau de leurs performances est remonté à celui qu'il était avant la décapitation. Une fois rafraîchie, la mémoire leur était revenue !

   Le résultat est extraordinaire en ce sens qu'il défie le sens commun. Comment les souvenirs ont-ils pu être sauvegardés lors de la décapitation ? Ainsi que le résume Michael Levin, un des auteurs de cette étude, "nous n'avons pas la réponse à cette question. Ce dont nous apportons la preuve, c'est que, de manière remarquable, la mémoire semble être conservée en dehors du cerveau." L'article évoque l'idée que le savoir né de l'entraînement a réussi à "s'imprimer" dans les néoblastes, ces cellules souches à partir desquelles l'animal va recréer la partie amputée... et notamment les neurones du cerveau. Un peu comme si le cerveau tout neuf démarrait à partir d'un disque de sauvegarde.

   Comme bien souvent en science, la découverte apporte plus de questions que de réponses et elle est encourageante dans la perspective de la régénération des neurones à partir de cellules souches. Ceci dit, je ne peux m'empêcher de trouver que ce résultat résonne de manière étrange avec un autre de mes récents billets, celui où je parlais de ce médecin italien prêt à greffer des têtes humaines sur le corps d'un donneur. A la lumière de ce qui précède, qui dit que ce corps ne conservera pas la mémoire de qui il était autrefois et que ses souvenirs n'entreront pas en conflit avec ceux de la tête ? (...) 

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(Parmi ces "dames" se trouve un... Hem...
Monsieur... Sauras-tu le retrouver?)



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(Archer européen s’entraînant à conquérir le monde)


album.aufeminin.com

"La géopolitique classique a de l’avenir", 
entretien avec Gérard Chaliand

   / Nonfiction.fr - Votre dernier ouvrage démarre sur le constat selon lequel, ce début de siècle verrait une parenthèse se clore : celle de la domination de l’Occident sur la scène mondiale. De ce point de vue, assistons-nous à un retour à la normale au regard du temps long de l’histoire ?

  -  Gérard Chaliand - Nous sommes en train de retrouver la norme multipolaire qui a prévalu avant l’expansion occidentale. Pour bien l’appréhender, il est nécessaire de porter sur l’histoire longue un regard où l’Occident général et l’Europe en particulier n’occuperaient plus le premier rôle. A cet égard, quelques vérités utiles doivent être rappelées. L’essentiel de l’histoire humaine s’est joué sur la masse eurasiatique qui, traversée par les routes de la soies, est le véritable espace historique des échanges commerciaux et ce bien avant l’Atlantique. Avant même l’émergence du commerce triangulaire, la Méditerranée telle qu’elle est observée au prisme déformant de l’histoire occidentale prend une place excessive. C’est l’Océan Indien qui constitue l’espace maritime de la première mondialisation, mondialisation que l’on doit d’abord aux marchands musulmans qui circulent de l’Espagne à l’Asie centrale et jusqu’en Indonésie en passant par la côte orientale de l’Afrique. 

   L’Europe est structurellement marginale sur le temps long. Si l’on jette un œil sur la carte politique du monde XVIIe siècle, on voit dans quatre états comptent dans l’espace européen: la France, l’Angleterre, l’Empire d’Autriche et la Russie qui n’a pas encore amorcé son expansion en Asie. Or l’essentiel de la puissance se trouve ailleurs. L’Empire de Chine arrive au faîte de son rayonnement sous la dynastie Qing. Du Bengale à l’Afrique du nord en passant l’Europe orientale, trois empires musulmans contigus – l’Empire moghol en Inde, la Perse et l’Empire ottoman – forment une immense continuum territorial irrigué par d’intenses relations commerciales, politiques et culturelles.

   /Le poids de l’Europe doit donc être relativisée ?

   - En effet, elle ne devient hégémonique que très tardivement. Encerclés du VIIIe au Xe siècle, les états européens ne projettent leur puissance vers l’extérieur que lors de la parenthèse des Croisades au XIIe et XIIIe siècles. Il faut attendre la fin du XVIIIe siècle pour que l’Europe qui ne formait auparavant qu’un groupe de puissances parmi d’autres se distinguent progressivement grâce au faisceau d’innovations techniques et politiques qui l’on comprendra plus tard sous le vocable de modernité. La conquête de l’Amérique mise à part, leur expansion dans le monde eurasiatique se coule dans les canaux de la première mondialisation musulmane et se limite d’abord à l’ouverture de comptoirs sur les façades maritimes. 

   Cela commence avec les Portugais qui investissent l’océan indien au début du XVIe siècle. Les hinterlands ne sont maîtrisés de manière plus progressive et l’occupation des terres n’est pas effective avant la toute fin du XIXe siècle. Cependant, à mesure que l’ordre colonial s’installe un profond changement des mentalités s’opère. Les idées occidentales se diffusent parmi les populations colonisées et en particulier le nationalisme. Leurs élites retourneront bientôt cette arme qui a déjà éliminé les vieux empires multinationaux comme l’Empire ottoman et l’Empire austro-hongrois, contre les Empires coloniaux européens.

   / L’Occident, par ce décalage de puissance, par l’hégémonie qui en résulte, crée donc, et de manière paradoxale, les conditions d’un rééquilibrage. Cependant, ce nationalisme ne peut s’appliquer en tout lieu de la même manière. L’usage généralisé qui a été fait, au XXe siècle, de ce concept issu d’une histoire des idées politiques singulière, celle de l’Europe occidentale, donne nécessairement lieu à de nouveau décalages…

   - En effet. Les Etats-nations issus de l’effondrement des empires, anciens ou modernes, furent souvent des constructions boiteuses où la construction d’identités communes ont nécessité l’occultation de pans entiers de l’histoire par les récits officiels, l’épuration ethnique ou religieuse et la sacralisation de frontière arbitraires. Le caractère précaire de certaines de ces constructions nous apparaît avec force et cruauté en Syrie mais les exemples tirés de l’histoire récente sont innombrables. 

   Les frontières tardivement tracées sont souvent restées poreuses, surtout là où elles prétendaient pouvoir trancher au milieu d’ensemble démographiques et culturels cohérents. C’est le cas de la ligne Durand qui après avoir séparé l’Inde britannique de l’Afghanistan marque la frontière entre ce dernier et le Pakistan, en plein pays pashtoune, servant de centre de gravité à l’AfPak, un des foyer d’instabilité de l’espace mondial.

   / Avatar de la modernité politique, la suprématie de l’Etat nation est-elle donc vouée à prendre fin en même temps que la domination occidentale qui l’a consacrée ?

   - Les constructions stato-nationales sont bancales. Les Etats ne sont plus les seuls acteurs des relations internationales. Milices, mercenaires, réseaux intégristes, grand groupes industriels, financiers et criminels: une foule d’entités privés les concurrencent en jouant à plein des outils de la mondialisation. Cependant il ne faut pas sous-estimer les capacités de résilience des structures étatiques. Aussi artificielles soient-elles, elles profitent toujours à ceux qui les contrôlent et captent par elles des ressources. Mais plus encore, les Etats restent, sans qu’en face d’eux se présentent d’opposition sérieuse les véritables détenteurs de la puissance. (...)

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Luc Desle

mardi 4 juin 2013

"La fille qui parlait trop je lui indiquai, avec mon arme, comment se taire". Jacques Damboise in "Pensées à contre-pet".

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Pensées pour nous-mêmes:

(LE FOU EST PLUS SAGE QUE LE SAGE)


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LONG RÉCIT AU LONG COURS (1/27)
pcc Benoît Barvin et Blanche Baptiste

   Elaine Cantagril, après un étrange cauchemar, est décidée à enquêter sur cet étrange couvent...
ANGÉLUS 
ou 
LES SECRETS DE L’IMPALPABLE


    Le lendemain matin, Elaine avait mal partout et ses paupières étaient boursouflées, en raison du manque de sommeil. Cependant elle ne pouvait rester au lit. De trop nombreuses questions sans réponse se heurtaient dans sa cervelle.

   Pour la première fois depuis son entrée dans le monastère, elle assista à la messe du matin. Il était un peu plus de cinq heures et, en dépit d’un gilet sur lequel elle avait posé son châle, elle n’arrêtait pas de trembler à cause de ce froid humide qui tombait des voûtes de la petite chapelle. Le père Grangeais servait la messe avec des gestes mécaniques. Il paraissait harassé. Pas une fois il ne regarda dans sa direction. 

   La Mère Supérieure était absente. Les soeurs évoquaient un refroidissement. Était-ce l’effet de son imagination ou bien les avait-elle vues sourire à ce mot ? Soeur Jeanne lui fit un petit signe discret qui échappa à Soeur de la Miséricorde dont l’espionnage se révélait très agaçant.

   La vieille religieuse s’était en effet installée près d’Elaine, et elle ne cessa de la surveiller durant l’office. Quand la jeune femme voulut communier, elle lui saisit le bras et le serra méchamment en grondant.

   - Les pécheresses, Ma Fille, doivent rester à leur place !

   Elaine fut ulcérée par cette réplique mais elle n’osa pas protester. Elle accepta le verdict de la religieuse et resta agenouillée bien sagement. Une fois l’office terminé, Soeur de la Miséricorde lui confia la tâche d’aller faire les courses. Elle se soumit une nouvelle fois et s’y rendit en compagnie de Soeur Adèle. Elles trouvèrent au marché de nombreux produits d’épicerie qui leur manquaient. Ce jour-là, la Supérieure leur avait demandé en plus d’apporter trois livres de croquants aux amandes.

   Pendant qu’elles faisaient leurs emplettes, Elaine interrogea sa compagne. 

   - Crois-tu que la conduite de Soeur de la Miséricorde envers Soeur Jeanne soit juste ? Elle est toujours deriière elle et si Soeur Jeanne a déliré, hier soir, je suis sûre que c’est à cause de cette méchante bique qui lui fait subir toutes sortes de brimades !

   L’expression fit naître un léger sourire sur les lèvres de Soeur Adèle.

   - Tu le sais, Elaine, notre communauté vote pour élire la Supérieure chargée de la bonne marche du couvent et ce, pour trois ans. Ce vote intervient à l’aide de pierres blanches et de pierres noires. Il y a six mois, il y avait un nombre égal de voix qui s’étaient portées sur Soeur Camille de l’Incarnation et Soeur de la Miséricorde. C’est la voix de Soeur Jeanne qui a fait tout basculer... 

   - Comment le savez-vous ?

   - C’est elle-même qui s’en est vantée. Et c’est ainsi que Soeur Camille est devenue notre Supérieure pour la seconde fois, ce qui n’était jamais arrivé jusqu’à présent.

   - Tu veux dire que ce serait par vengeance que Soeur de la Miséricorde s’en prend à Soeur Jeanne ?

   La novice haussa les épaules tout en faisant la moue.

   - Cette « bique », comme tu dis, a été enfermée très tôt au couvent. Elle appartient à une famille d’aristocrates. Elle a toujours été très laide et c’est pour cela qu’on l’a obligée à devenir religieuse... Pour elle, il ne s’agit pas d’une vocation. De plus, côté règlement, elle est contre le fait que l’on fasse voter des novices. Alors cette vieille carne se venge sur les Soeurs les plus jeunes et les plus jolies.

    - Mais c’est horrible ! s’exclama Elaine. Que fait-elle de la charité chrétienne ?

    - Elle n’en a cure. Nous l’acceptons comme elle est : vieille, rabougrie, jalouse de tout le monde mais c’est notre Soeur et nous devons l’aimer comme Notre Seigneur a aimé nombre de mécréants pour les ramener sur le chemin céleste. J’avoue que cela n’est pas facile... Mais si l’on parlait d’autre chose ? On pourrait goûter à ces croquants... J’adore les douceurs.

    - A ta place, je ne serais pas devenue religieuse, car la vie monastique est loin d’être douce.

    - Pour l’instant, je m’y divertis beaucoup : j’aide à la classe et à d’autres travaux passionnants. Je m’y sens plus libre que chez moi. Mes parents, me trouvant trop naïve et spontanée, ne me laissaient jamais agir à ma guise. Ils n’avaient qu’une idée : me marier au plus vite. J’ai refusé.

   Adèle, sur le point de croquer un biscuit, s’interrompit soudain, les yeux brillants. Tout au fond de la place, passait un homme serré dans une élégante redingote noire.

   - Qui est-ce ? demanda Elaine.

   - C’est notre apothicaire, Angélus Gabrielli. Je crois que cet homme est un grand génie. Il connaît tant de choses… Lorsqu’il vient au couvent pour superviser nos ateliers d’herboristerie, je ne me lasse pas de le voir faire. La Création semble n’avoir aucun secret pour lui...

   Angélus avait disparu. Une fois de plus, Elaine n’avait aperçu de lui que sa silhouette et sa chevelure dorée. Les propos de sa compagne venaient contredire la première impression qu’elle avait eue à son propos. Sœur Adèle était certainement, comme bien d’autres, sous le charme de ce séducteur. Elle la mit en garde.

   - Une Servante de Dieu a-t-elle le droit de montrer un tel intérêt pour une personne de l’autre sexe ?

   - Je ne vois pas où est le mal, rétorqua en riant Adèle. Si la beauté et l’intelligence divines se sont incarnées dans un être, il n’y a pas d’offense à en apprécier l’expression. Tu n’es pas d’accord avec moi ?

   Elaine trouva que sa compagne tenait des propos bien osés pour une novice dont l’attitude au couvent était cependant fort respectueuse des règles, quoique parfois sujette aux enfantillages.

   Quand elles rentrèrent au monastère, elle aida Soeur Adèle à ranger les différents paquets, avant d’aller passer un moment dans le jardin. Elle s’assit sur le banc, près du puits, et tout ce qu’elle avait vécu la veille l’assaillit à nouveau. Au bout d’un moment, elle eut la sensation qu’on l’épiait. Elle leva la tête, inspecta les lieux autour d’elle et rencontra le visage de la Mère Supérieure qui, dans une allée du cloître, l’observait.

   Sous ce regard dont elle ne discernait rien, car la religieuse était trop loin d’elle, Elaine se sentit mal à l’aise. Était-il possible que Soeur Camille ait été prévenue par quelqu’un que son secret avait été percé ? Et qui aurait bien pu le lui dire ? Le père Grangeais n’était-il pas tenu de taire ce qu’il savait ? Jusqu’où sa complicité s’étendait-elle ?

   Elaine se leva bien vite, mal à l’aise et rejoignit sa cellule sans se retourner. 

***
(A Suivre)


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(La femme par qui la banqueroute arrivait...)


kitschgirl65:
Anita Ekberg


Vive la banqueroute ! 
Thomas Morel, François Ruffin (et al.)
Bernard Gensane

   (...) Autour de Thomas Morel et François Ruffin (qui, de surcroît, osent nous gratifier d’un long entretien avec Frédéric Lordon), on trouve deux étudiants en master, un infirmier au chômage, un apprenti menuisier, une prof d’histoire et un jeune en service civique. Que du pas beau monde, donc, mais qui nous offre un livre furieusement iconoclaste et qui donne à réfléchir.

   En étudiant quelques épisodes de violente banqueroute vécus par la France (de Philippe le Bel à De Gaulle), cette fine équipe nous dit tout simplement que, face à la faillite, immédiate ou à venir, l’État français a toujours fait ce qu’il voulait, qu’il a changé d’orthodoxie comme d’autres de chaussettes, et que pour se sortir des mauvaises passes où il s’était lui-même engagé, il a fait payer les riches, c’est-à-dire ceux qu’il avait enrichis auparavant. L’État prenait l’argent là où il était vraiment.

   En compagnie de Frédéric Lordon, nos auteurs nous font observer que, pour la période récente, le libéralisme a créé le chômage de masse alors que l’économie dirigée des Trente Glorieuses avait engendré une croissance annuelle de 5% et garanti le quasi plein emploi. Ce qui signifie, en d’autres termes, que le fou, c’est l’Autre, celui qui a le « courage » de plier devant la finance, de dégraisser à qui mieux-mieux, de tuer des emplois, de faire disparaître des pans entiers de l’économie, de faire payer la dette aux travailleurs en déréglementant . Ce n’est pas « l’irréaliste » qui prétend tenir tête au capitalisme financier.

   Il fut un temps où les dirigeants politiques ne passaient pas leur temps à trembloter en voulant à tout prix rassurer les marchés qui leur faisaient quotidiennement du chantage à la dette. Une époque que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître (sérieux !) où le mot réforme signifiait progrès et non régression sociale. Il fut même un temps (en 1936) où un ministre des Finances pouvait déclarer – même si cela, pour finir, ne porta pas trop à conséquence – « Les banques, je les ferme, les banquiers, je les enferme ! ».

   Sacré Philippe le Bel ! Sous son règne, la France connaît de sérieux désordres monétaires (dévaluations, réévaluations), ce qui ne l’empêche pas d’être à l’apogée de sa puissance médiévale. Le Bel est le contraire d’un Maastrichtien : son royaume est centralisé, géré d’une main de fer. Il condamne et brûle les Templiers, qu’il appelle les « banquiers de l’Occident » et prend l’argent là où il est vraiment, dans les caisses de l’Église, à la grande douleur du pape qui n’y peut mais. « TINA » (il n’y a pas d’autre solution), il ne sait pas ce que cela veut dire. Le respect à l’égard des créanciers, il en a encore moins cure que Mélenchon.

   Pour que les Français mangent de la poule au pot tous les dimanches sous Henri IV, il faut faire le ménage. Ce dont se charge le ministre Sully qui débusque les fraudes, les contrats pourris, qui divise par quatre les taux d’intérêt, qui, globalement, réduit les rentes de 40%. Cela ne suffit pas car le roi doit 3,5 millions de livres au duc de Toscane. Il épouse sa fille, Marie de Médicis qui apporte en dot l’effacement de la dot. Une idée pour Hollande (qui n’est pas marié) ?

   Mazarin pille l’État. Il posséde 8 700 000 livres, soit 79 tonnes d’argent, ou 5,4 tonnes d’or. Louis XIV hésite à l’attaquer de front. C’est tout un ordre qui vacillerait. Le 15 septembre 1661, Colbert s’attaque à tous les rentiers du Royaume en décidant de racheter leurs créances à un prix dérisoire. Les bourgeois se révoltent. Les meneurs sont menottés et embastillés. Le roi réduit les rentes de 70%. Le successeur de Colbert frappe ensuite les riches d’un « impôt du dixième ».

   Le ministre des Finances de Louis XVI est Jacques Necker, un banquier suisse qui aime l’argent (il possède 7 millions de livres en 1776). Il est également proche des philosophes. Il se dit pragmatique, « moelleux et flexible » mais se veut l’apôtre de l’interventionnisme économique de l’État. En 1775, il publie son Essai sur la législation et le commerce de grains, dans lequel il dénonce la liberté de ce commerce. Le livre paraît au moment où le ministre Turgot (qui avait libéralisé le commerce des grains) – et non Necker, à qui les auteurs attribuent à tort cette responsabilité – doit faire face à la guerre des farines. 

   Les mauvaises récoltes conduisent à des émeutes et à favoriser les demandes de réglementation des prix des grains. Dans son Éloge de Colbert, il critique la propriété qui n’est pas un droit naturel mais une « loi des hommes » fondée sur un « traité de force et de contrainte ». Au ministère, il fonctionnarise les finances : à la place des officiers inamovibles et rémunérés sur commission sont installés des employés révocables et percevant un traitement fixe.

   En 1789, la France compte, dit-on, « deux mille riches ». On décide de n’en taxer qu’un seul, l’Église, dont le patrimoine est évalué à trois milliards de livres. C’est l’abbé Talleyrand qui va nationaliser les biens du clergé ! N’empêche qu’en 1796, 45 milliards d’assignats, qui ne valent rien, circulent dans le pays. Entre temps, Robespierre aura chuté, entre autres pour avoir voulu défendre les rentes viagères.

   En 1926, tout baigne, sauf que l’État est à sec et que la Banque de France, qui n’est pas nationalisée, refuse de prêter le moindre sou. Le franc s’écrase face à la livre sterling. La dette publique s’élève à 300 milliards de francs. Le Parlement ne veut pas léser les rentiers, et l’Allemagne, qui devait payer, ne paye pas. Raymond Poincaré, homme de droite, va réduire de 80% la fortune des rentiers. Il qualifiera de « stabilisation » cette dépréciation de 80% du franc. Dont il sera pour l’histoire et à jamais « le Sauveur ». (My foot !).

   Entre 1944 et 1948, la classe ouvrière a le vent en poupe. Les employeurs ne peuvent résister aux demandes hausse des salaires. La dette s’élève à 269% du PNB. La monnaie est dévaluée cinq fois de 1944 à 1948. Une période de vie chère et de travail assuré est, dit-on, préférable à une période de vie bon marché et de chômage. De Gaulle est pour, ainsi que son conseiller, l’orthodoxe du libéralisme Jacques Rueff qui accepte ce keynésianisme comme un moindre mal. Il sera, cela dit, l’un des fondateurs de la Société du Mont-Pèlerin en 1947, financée par de grands patrons suisses.

   En 1958, De Gaulle retourne sa veste. Au nom de la « vérité et de la sévérité » qui, seules peuvent garantir la prospérité. « Tant que je serai là, la parité du franc ne changera pas », proclame-t-il. Cette politique De Gaulle-Pinay-Rueff permettra à la France d’appliquer le traité de Rome. Certains patrons, comme Jacques Riboud, prônent une politique keynésienne de plein emploi et de croissance rapide. Mais en 1979, Raymond Barre fait du franc fort une contrainte européenne en créant le Système monétaire européen et en arrimant notre monnaie au mark. 

   À partir de 1983, la gauche poursuit sur cette lancée. En dix ans, la barre des trois millions de chômeurs est franchie. La dette publique double de 1981 à 1995. Au nom de la santé de la monnaie (une devise forte profite à ceux qui ont de l’argent), des millions d’existences sont sacrifiées. Les rentiers et les «capitalistes oisifs» ont remporté la guerre des classes.

   En dormant.

Vive la banqueroute !, par Thomas Morel, François Ruffin (et al.)
Amiens : Fakir Éditions, 2013.

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(Jeune femme enthousiaste après qu'elle avoir appris 
qu'elle avait été sélectionnée par Tu Quoque)


Ms Carroll Baker
Venice Film Festival 1967

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(Jeune femme de la Haute attendant patiemment
la sortie de l'élite des établissement parisiens...)


Hors de Paris, point de salut pour l'élite
Simon Kuper 
Financial Times 

   (...) Maurice Thorez, le staliniste français, passa la Seconde Guerre mondiale à Moscou, où il se faisait appeler "Ivanov". A la Libération, il rentra en France et devint membre du gouvernement. Après la démission de Charles de Gaulle en 1946, Thorez reprit à son compte un des projets fétiches du général : la création d'un établissement chargé de former les hauts fonctionnaires de la nouvelle république, l'Ecole nationale d'administration (ENA). Thorez devait se dire que cette caste constituerait "l'avant-garde du prolétariat" dont Lénine avait tant parlé. Depuis, l'ENA a produit pléthore de membres de l'élite politique et financière du pays, dont le président François Hollande.

   La France n'a jamais ménagé ses élites, un passe-temps qui remonte à la Révolution, mais les énarques et leurs camarades ont rarement été aussi impopulaires. En l'espace d'un an d'exercice, les gouvernements tant de droite que de gauche sont devenus des objets de mépris. Le chômage a atteint un niveau record. Les scandales liés à l'élite se multiplient (un des derniers en date concerne le ministre du Budget Jérôme Cahuzac et ses comptes en Suisse et ailleurs). Quelque chose a monstrueusement mal tourné pour la caste de Thorez.(...)

   (...) Les élites françaises se définissent par leur intelligence. Elles sont principalement recrutées dans deux écoles au processus de sélection rigide : l'ENA et l'Ecole polytechnique (que l'on appelle communément "l'X"). "Nulle part ailleurs dans le monde, les carrières professionnelles – et le destin de toute une nation – ne sont à ce point tributaires des écoles que l'on fait", écrit Peter Gumbel [ancien grand reporter au Time Magazine et enseignant à l'IEP de Paris]dans son dernier livre : France's Got Talent (Elite Academy- Enquête sur la France malade de ses Grandes Ecoles, éd. Denöel, mai2013). C'est pourquoi, même âgés, certains membres de l'élite se présentent en tant qu'"ancien élève de l'X".

   Ils ne sont que 80 étudiants à sortir chaque année diplômés de l'ENA, et 400 de Polytechnique. Ils se voient alors confier des postes très élevés. "Ils travaillent dur. Ce n'est pas une élite qui est juste là pour s'amuser," soutient Pierre Forthomme, spécialiste du conseil en management.

    Pendant des années, ils ont fait ce que l'on attendait d'eux. De 1946 à 1973, la France a vécu ses Trente Glorieuses, (presque) trente ans de réussite économique. En 1990, ils avaient encore de quoi se vanter. Ils avaient créé le premier proto-Internet, le Minitel, mis en place les trains les plus rapides d'Europe, cocréé l'avion de ligne le plus rapide du monde – le Concorde –, contraint l'Allemagne à accoucher de l'euro (qui, aux yeux des élites françaises, était censé annoncer le début de l'unité européenne, plutôt que sa fin), affirmé l'indépendance militaire du pays – que beaucoup prenaient encore au sérieux – et continuaient de croire qu'ils parlaient une langue internationale. Les intellectuels au pouvoir, c'était apparemment une solution qui fonctionnait.

   Depuis, tout est allé de travers. Dans les années 1960, le sociologue Pierre Bourdieu dénonçait déjà les défauts de l'élite : la classe dirigeante prétendait être une méritocratie ouverte aux gens brillants quelle que soit leur origine, mais, en réalité, elle s'était muée en caste incestueuse.(...)

   (...) C'est la plus petite élite à gouverner un grand pays. Elle vit dans quelques arrondissements chics de Paris. Ses enfants vont tous dans les mêmes écoles, dès l'âge de trois ans. Quand ils atteignent le début de l'âge adulte, les futurs responsables de la France se connaissent tous. Anciens camarades de classe, ils deviennent des "camarades de caste", expliquent les sociologues Monique Pinçon-Charlot et son époux Michel Pinçon.

   Aux Etats-Unis, jamais un PDG et un romancier ne se rencontreront. En France, les élites politiques, entrepreneuriales et culturelles ont pour ainsi dire fusionné. Ils se retrouvent au petit déjeuner, au vernissage d'une exposition, pour dîner. Ils nouent des liens d'amitié, voire se marient. Ils se donnent des tuyaux pour le travail, couvrent les transgressions les uns des autres, se confondent en critiques dithyrambiques pour le dernier ouvrage de l'autre. (Comparez l'euphorie que suscite la publication d'un livre de Bernard-Henri Lévy en France à l'accueil qu'on lui réserve à l'étranger !) (...)


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Luc Desle